Aller au contenu
Actu
6 milliards de dollars volés : la machine à blanchir nord-coréenne tourne à plein régimeBioMérieux : le pari du nouveau patron commence à payerVoter en assemblée générale depuis son portefeuille crypto ? Le NYSE y travaille sérieusementAlstom : pourquoi le cash-flow est devenu l’obsession du nouveau patronDes dividendes à 15 % adossés au Bitcoin : le piège se cache dans le mécanisme6 milliards de dollars volés : la machine à blanchir nord-coréenne tourne à plein régimeBioMérieux : le pari du nouveau patron commence à payerVoter en assemblée générale depuis son portefeuille crypto ? Le NYSE y travaille sérieusementAlstom : pourquoi le cash-flow est devenu l’obsession du nouveau patronDes dividendes à 15 % adossés au Bitcoin : le piège se cache dans le mécanisme
Paiements in-app : la Corée du Sud serre la vis à Google et Apple, et ça pourrait faire tache d’huile
Actualités Bourse

Paiements in-app : la Corée du Sud serre la vis à Google et Apple, et ça pourrait faire tache d’huile

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

En Corée du Sud, les développeurs d’applications ont longtemps vécu avec une règle non négociable : pour vendre quoi que ce soit dans une appli, il fallait passer par la caisse de la maison. Celle de Google. Celle d’Apple. Et payer la commission qui va avec. Ce verrou vient de sauter, ou du moins de se fissurer sérieusement.

Le régulateur sud-coréen des médias a sanctionné les deux géants américains pour leurs pratiques en matière de paiements intégrés aux applications. Le message est net : les deux groupes devront revoir leurs règles pour laisser aux développeurs la possibilité d’utiliser d’autres systèmes de paiement que le leur. En clair, briser le monopole du bouton « acheter » maison.

Pourquoi la Corée du Sud, encore et toujours ?

Ce n’est pas un hasard si le coup part de Séoul. La Corée du Sud a été le premier pays au monde à légiférer frontalement contre les commissions obligatoires des magasins d’applications. Dès 2021, le Parlement y avait adopté une loi, surnommée « anti-Google », obligeant les plateformes à accepter des moyens de paiement alternatifs. Une première mondiale, saluée à l’époque par Epic Games, Spotify et tout l’écosystème des éditeurs qui dénonçaient depuis des années la fameuse « taxe » de 15 à 30 % prélevée sur chaque transaction.

Le problème ? Une loi ne vaut que si elle est appliquée. Et c’est précisément là que le bât blesse. Les développeurs se sont vite plaints que, dans les faits, les systèmes de paiement alternatifs restaient bien plus compliqués à mettre en œuvre que celui des plateformes — et parfois presque aussi coûteux une fois les frais annexes comptabilisés. Le régulateur estime donc que Google et Apple n’ont pas joué le jeu de l’esprit de la loi. D’où la sanction, et l’injonction de revoir les règles pour faciliter concrètement le recours à des alternatives.

Il faut le dire : c’est une nuance décisive. Autoriser sur le papier un paiement tiers tout en le rendant inutilisable en pratique, c’est l’équivalent d’ouvrir une porte dérobée murée de l’intérieur. Séoul l’a compris, et refuse de se contenter d’une conformité de façade.

Une bataille mondiale dont la Corée n’est qu’un front

Ce qui se joue à Séoul dépasse largement la péninsule coréenne. Partout, les régulateurs resserrent l’étau sur le modèle économique des stores. En Europe, le Digital Markets Act (DMA), entré pleinement en vigueur en 2024, impose à Apple et Google d’ouvrir leurs plateformes à la concurrence, y compris sur les paiements et, pour Apple, sur les boutiques d’applications tierces. La Commission européenne a d’ailleurs déjà infligé à Apple une amende de 1,8 milliard d’euros début 2024 dans l’affaire du streaming musical, portée notamment par Spotify.

Aux États-Unis, le procès retentissant entre Epic Games et Apple a abouti à une décision obligeant la firme à la pomme à laisser les développeurs rediriger leurs utilisateurs vers des moyens de paiement externes. Apple a traîné des pieds, multiplié les frais compensatoires, et s’est fait rappeler à l’ordre par la justice américaine en 2025 pour non-respect de l’injonction.

Le fil rouge est partout le même : les plateformes acceptent le principe de l’ouverture du bout des lèvres, puis inventent des frictions — commissions de substitution, écrans d’avertissement anxiogènes, parcours techniques alambiqués — pour décourager tout le monde d’en profiter. La Corée du Sud vient simplement d’ajouter sa pierre à un édifice réglementaire qui se construit, continent après continent.

Ce que ça change, concrètement

Pour l’utilisateur lambda, l’effet ne sera pas immédiat ni spectaculaire. Mais sur le moyen terme, l’enjeu est bien réel : si les développeurs cessent de reverser 15 à 30 % de commission, une partie de cette économie peut, théoriquement, se répercuter sur les prix. On a déjà vu certains éditeurs proposer des abonnements moins chers lorsqu’ils étaient souscrits en dehors de l’App Store. Rien n’est garanti — une entreprise peut aussi garder la marge pour elle — mais le levier existe.

Pour les développeurs, y compris les studios francophones et nord-africains qui publient sur ces plateformes, la question est plus directe. La commission des stores pèse lourd sur la rentabilité d’une petite structure. Chaque point de pourcentage gagné compte. Les décisions comme celle de Séoul créent un précédent et nourrissent l’espoir d’un rééquilibrage du rapport de force avec deux acteurs qui contrôlent, à eux seuls, la quasi-totalité du marché mondial du mobile.

Pour les investisseurs, enfin, le signal mérite attention sans céder à la panique. Les revenus de services d’Apple — dont l’App Store est un pilier — représentent une part croissante et très margée de son chiffre d’affaires, précisément ce qui plaît à Wall Street. Chaque brèche réglementaire grignote ce modèle. À l’échelle d’un marché comme la Corée, l’impact financier reste marginal. Mais multiplié par l’Europe, les États-Unis, le Japon, le Brésil et d’autres juridictions qui avancent dans la même direction, l’addition finit par compter.

La vraie question n’est donc plus de savoir si le modèle des stores sera réformé, mais à quelle vitesse et jusqu’où. Google et Apple le savent : ils négocient désormais un recul ordonné plutôt qu’une victoire. Séoul vient de leur rappeler qu’on ne défie pas indéfiniment un régulateur déterminé.

Jean Claude Convenant