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Pendant que l’Europe ferme la porte à l’USDT, la Bolivie l’ouvre en grand

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Il y a un an à peine, détenir des cryptomonnaies en Bolivie relevait presque du délit. Aujourd’hui, le pays envisage de faire de l’USDT, le stablecoin de Tether, un instrument de paiement reconnu. Le grand écart est saisissant. Et il en dit long sur la situation économique d’un pays qui manque cruellement de dollars.

C’est le ministre de l’Économie, Gabriel Espinoza, qui a laissé filtrer l’information. Le gouvernement examine sérieusement la piste. Rien n’est encore acté, mais le simple fait qu’un ministre en parle publiquement marque un tournant pour un État qui, jusqu’à récemment, considérait les actifs numériques avec une méfiance quasi idéologique.

Un revirement qui n’a rien d’anodin

Pour comprendre l’ampleur du changement, il faut rembobiner. La Bolivie avait été l’un des tout premiers pays au monde à interdire purement et simplement l’usage des cryptomonnaies. La banque centrale bolivienne avait posé cette barrière en 2014, et elle l’avait maintenue pendant une décennie. Aucune banque, aucune institution ne pouvait légalement traiter le moindre bitcoin.

Ce n’est qu’en juin 2024 que le pays a levé cette interdiction, autorisant les transactions en actifs numériques via les canaux bancaires officiels. Passer, en l’espace de quelques mois, de la prohibition à l’idée d’un stablecoin comme moyen de paiement officiel, ce n’est pas une évolution : c’est une bascule. Et elle ne s’explique pas par un soudain enthousiasme technologique. Elle s’explique par la nécessité.

Le vrai moteur : la pénurie de dollars

La Bolivie traverse une crise de liquidités en devises étrangères. Les réserves de la banque centrale ont fondu, et le billet vert est devenu une denrée rare sur le marché intérieur. Importateurs, commerçants, particuliers : tous se battent pour mettre la main sur des dollars physiques, avec un marché parallèle où le taux de change s’envole bien au-delà du cours officiel.

Dans ce contexte, l’USDT prend une dimension particulière. Ce stablecoin est adossé au dollar américain, censé conserver une valeur d’un pour un avec la monnaie de référence mondiale. Pour un Bolivien, détenir de l’USDT, c’est détenir une forme de dollar numérique sans avoir à courir après les billets. On comprend mieux, dès lors, pourquoi le gouvernement s’y intéresse : légaliser un accès au dollar, même sous forme tokenisée, pourrait soulager une économie asphyxiée par le manque de devises.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau à l’échelle du continent. En Argentine, au Venezuela, dans plusieurs pays d’Amérique latine rongés par l’inflation ou les contrôles de capitaux, les stablecoins servent depuis des années de refuge officieux. Les habitants les utilisent pour protéger leur épargne, payer des fournisseurs à l’étranger, ou simplement échapper à l’érosion de la monnaie nationale. La Bolivie ne ferait qu’officialiser une pratique déjà bien installée dans la région.

Le paradoxe Tether : mal-aimé au Nord, indispensable au Sud

Voilà tout le paradoxe de cette histoire. Pendant que la Bolivie tend les bras à l’USDT, les grandes places réglementaires du monde développé lui compliquent la vie. En Europe, le règlement MiCA impose désormais aux émetteurs de stablecoins des exigences strictes en matière de réserves et de transparence. Tether, dont la structure et la localisation des réserves ont longtemps suscité des interrogations, n’a pas obtenu la conformité nécessaire pour circuler librement dans l’Union. Plusieurs plateformes ont retiré l’USDT de leur offre européenne pour se mettre en règle.

Aux États-Unis, le climat reste tout aussi tendu vis-à-vis d’un émetteur régulièrement scruté par les régulateurs. Résultat : l’actif le plus utilisé de tout l’écosystème crypto, avec une capitalisation dépassant les 100 milliards de dollars, se retrouve marginalisé dans les juridictions qui prétendent définir les règles du jeu.

Et pendant ce temps, ce sont les économies fragiles qui l’adoptent. Il faut le dire : cela raconte quelque chose de dérangeant sur la fracture financière mondiale. Là où existent des systèmes bancaires robustes et des monnaies solides, on se passe volontiers de Tether. Là où la monnaie s’effondre et où le dollar manque, il devient une bouée de sauvetage.

Ce que ça change, et ce qu’il faut garder en tête

Pour nos lecteurs, notamment ceux du Maghreb familiers des contrôles de change et des marchés parallèles de devises, le cas bolivien mérite l’attention. Il illustre une tendance de fond : quand une monnaie nationale vacille, les populations trouvent des alternatives, que l’État le veuille ou non. Les gouvernements ont alors le choix entre réprimer ou encadrer. La Bolivie semble avoir compris qu’interdire ne servait à rien.

Reste que la prudence s’impose. Adosser une partie de l’économie d’un pays à un actif privé, émis par une entreprise dont les réserves ont fait l’objet d’amendes et de contestations par le passé, comporte un risque évident. Un stablecoin n’est stable que tant que son émetteur tient ses engagements. En cas de crise de confiance, le décrochage du peg peut être brutal, comme l’ont montré d’autres épisodes récents dans l’univers crypto.

Confier son destin monétaire, même partiellement, à Tether plutôt qu’à une banque centrale, c’est troquer un problème contre un autre. Pour l’instant, la Bolivie ne fait qu’étudier l’hypothèse. Mais le seul fait qu’elle y songe montre à quel point la ligne entre finance officielle et cryptomonnaies s’estompe, précisément là où on l’attendait le moins.

Jean Claude Convenant