Il y a quelques années encore, le pétrole remplissait plus de la moitié des caisses de l’État algérien. Pour 2027, il n’en pèsera plus que 28,6 %. Le chiffre, glissé dans le projet de loi de finances que décrypte TSA Algérie, raconte à lui seul une mutation profonde — et un pari dont personne, à Alger, ne connaît encore l’issue.
Car derrière l’arithmétique budgétaire se cache une question qui obsède les décideurs algériens depuis le contre-choc pétrolier de 2014 : comment faire tourner un pays sans dépendre du bon vouloir des marchés mondiaux du brut ? Le PLF 2027 esquisse une réponse. Elle est ambitieuse. Elle est aussi fragile.
Un budget qui ne couvre que la moitié de ses dépenses
Commençons par les ordres de grandeur, car ils donnent le vertige. Les recettes fiscales attendues pour 2027 s’élèvent à 9 251 milliards de dinars. En face, les dépenses publiques — en crédits de paiement — atteignent 17 882,64 milliards de dinars, en hausse de 246 milliards par rapport à 2026. Faites le calcul : les recettes ne couvrent que 52 % des dépenses.
Le reste ? Un trou. Un solde budgétaire de 8 631,64 milliards de dinars, qui continue de se creuser parce que les dépenses progressent plus vite que les rentrées d’argent. On parle ici d’un déséquilibre structurel, pas d’un accident de parcours. Et c’est précisément là que le débat devient intéressant.
Le vrai sujet, à notre avis, n’est pas le déficit d’une année isolée. Un État peut vivre avec un déficit, à condition d’avoir une trajectoire crédible pour le résorber. Le vrai sujet, c’est la capacité de l’économie algérienne à produire durablement de la richesse hors hydrocarbures. Autrement dit : à générer des recettes qui ne dépendent ni du cours du Brent ni de la santé de la demande asiatique.
Le pari du baril à 60 dollars
Le cadrage macroéconomique repose sur quatre hypothèses, et chacune mérite un examen. Une croissance de 4,2 %. Une inflation autour de 4 %. Un prix fiscal de référence du baril fixé à 60 dollars. Et un taux de change proche de 131 dinars pour un dollar.
Ce prix de référence de 60 dollars mérite qu’on s’y arrête. C’est une hypothèse prudente — volontairement conservatrice, diront certains. L’Algérie a appris, à ses dépens, qu’il valait mieux tabler bas que construire un budget sur un baril à 100 dollars qui s’effondre du jour au lendemain. La mémoire de 2014-2016, quand les prix ont été divisés par deux et que les réserves de change ont fondu, reste vive dans les couloirs du ministère des Finances.
Dans le détail, la fiscalité pétrolière pèse 2 652,32 milliards de dinars, soit ces fameux 28,6 %. La fiscalité ordinaire, elle, monte à 5 282,32 milliards, soit 57 % des recettes. La bascule est nette. Mais attention au trompe-l’œil : si la part du pétrole diminue, ce n’est pas uniquement parce que le reste de l’économie explose. C’est aussi le fruit d’un prix de référence maintenu bas, qui mécaniquement réduit la contribution attendue des hydrocarbures.
La diversification est donc réelle, mais partiellement comptable. Une nuance que l’enthousiasme officiel a tendance à gommer.
Augmenter les recettes sans créer de nouveaux impôts : l’équation impossible ?
C’est le fil rouge du texte : l’État veut gonfler ses recettes fiscales ordinaires sans alourdir la pression fiscale, c’est-à-dire sans inventer de nouvelles taxes. Sur le papier, l’exercice relève de la quadrature du cercle. En pratique, il existe un levier massif et sous-exploité : l’élargissement de l’assiette.
Traduisons. L’économie algérienne reste largement informelle. Des pans entiers de l’activité échappent au fisc. Faire rentrer ces acteurs dans le circuit officiel, mieux recouvrer l’impôt existant, numériser l’administration fiscale pour traquer la fraude — voilà la vraie bataille. Ce n’est pas glamour, mais c’est là que se joue l’avenir budgétaire du pays.
Le PLF 2027 affiche d’ailleurs cinq grandes orientations : soutien à l’investissement productif, préservation du pouvoir d’achat et des transferts sociaux, renforcement des infrastructures, poursuite de la numérisation de l’administration, et enfin création d’emplois et accès au logement. Un programme vaste, presque tentaculaire. Reste à savoir si les moyens suivront l’ambition.
- Le pari numérique : digitaliser l’administration fiscale, c’est se donner les moyens de voir ce qui échappait jusqu’ici au radar. Les recettes peuvent grimper sans qu’un seul taux n’augmente.
- Le pari social : maintenir les transferts sociaux et subventions coûte cher. Les réformer trop vite serait politiquement explosif. Les laisser filer, budgétairement intenable.
Pour nos lecteurs du Maghreb, le dilemme algérien a un air de déjà-vu. La Tunisie comme le Maroc affrontent la même tension : comment réduire la dépendance à une ressource — ici le pétrole, ailleurs le tourisme ou les phosphates — sans asphyxier le pouvoir d’achat des ménages ni étouffer l’investissement. Il n’existe pas de recette miracle. Seulement des arbitrages, année après année.
Au fond, le PLF 2027 ressemble à une déclaration d’intention sérieuse, chiffrée, mais encore suspendue à une inconnue de taille : la croissance hors hydrocarbures sera-t-elle au rendez-vous ? Tant que la réponse reste incertaine, le baril continuera, qu’on le veuille ou non, de jouer les filets de sécurité. Et un filet, par définition, cela se déchire quand on s’y appuie trop fort.