Aller au contenu
Actu
Titrisation en Europe : la BCE doute qu’elle profite vraiment à l’économie réelleMichael Dell met 6 milliards sur la table pour les « Trump Accounts » : générosité ou coup de com’ ?Wall Street a gagné 11 % depuis janvier : pourquoi septembre fait quand même trembler les investisseursDette française : pourquoi Bercy ne quitte plus les écrans des marchés obligatairesPolymarket vaut désormais 9 milliards : ce que révèle vraiment le pari du clan TrumpTitrisation en Europe : la BCE doute qu’elle profite vraiment à l’économie réelleMichael Dell met 6 milliards sur la table pour les « Trump Accounts » : générosité ou coup de com’ ?Wall Street a gagné 11 % depuis janvier : pourquoi septembre fait quand même trembler les investisseursDette française : pourquoi Bercy ne quitte plus les écrans des marchés obligatairesPolymarket vaut désormais 9 milliards : ce que révèle vraiment le pari du clan Trump
Actualités Forex

Titrisation en Europe : la BCE doute qu’elle profite vraiment à l’économie réelle

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

On nous vend la titrisation comme une baguette magique. Libérez les bilans bancaires, dit-on, et le crédit coulera à flots vers les entreprises et les ménages. Bruxelles y croit dur comme fer : depuis des mois, la relance du marché européen de la titrisation figure en bonne place dans les projets d’Union des marchés de capitaux. Sauf que la Banque centrale européenne vient de jeter un froid. Son verdict tient en une phrase : elle n’a pas trouvé de lien évident entre l’essor de cette technique financière et la croissance réelle des prêts bancaires.

Un outil censé faire circuler le crédit

Rappelons de quoi il s’agit, car le mot fait peur depuis 2008. La titrisation consiste, pour une banque, à regrouper des créances — crédits immobiliers, prêts aux entreprises, financements automobiles — et à les transformer en titres qu’elle revend à des investisseurs. En théorie, l’opération est vertueuse. La banque récupère de la liquidité, allège son bilan, réduit ses exigences de fonds propres, et peut donc prêter davantage. Le risque, lui, se disperse chez ceux qui acceptent de le porter.

C’est ce raisonnement qui séduit les décideurs européens. Face à un continent en manque d’investissement, où les banques restent le principal robinet du financement, remettre la machine à titriser en marche paraît une évidence. Les États-Unis, eux, ont un marché de la titrisation bien plus développé, souvent cité comme un modèle de fluidité du crédit.

Mais l’ombre de la crise des subprimes plane toujours. Ce sont précisément des produits titrisés adossés à des crédits immobiliers américains douteux qui ont mis le feu au système financier mondial en 2007-2008. Depuis, chaque relance du sujet réveille la même question : à qui profite vraiment l’opération ?

La BCE ne voit pas le crédit augmenter

C’est là que l’analyse de la Banque centrale européenne fait mal. En examinant le comportement des banques qui recourent à la titrisation, l’institution de Francfort ne parvient pas à établir de corrélation claire entre cette pratique et une hausse des volumes de prêts distribués. Autrement dit : les banques titrisent, mais elles ne prêtent pas forcément plus pour autant.

Où part alors le capital libéré par ces opérations ? Selon le constat de la BCE, il alimente davantage les dividendes versés aux actionnaires et le renforcement des fonds propres que le financement de nouveaux projets. La marge de manœuvre dégagée sert à récompenser les investisseurs, pas nécessairement à irriguer l’économie réelle.

Le décalage est saisissant. On promet un carburant pour l’investissement productif, on obtient un levier de rentabilité pour les banques. Ce n’est pas illégitime en soi — une banque solide et rentable reste un pilier de stabilité — mais cela sape l’argument central des partisans de la titrisation. Si l’objectif affiché est de faire ruisseler le crédit vers les PME et les ménages, l’outil ne semble pas remplir sa promesse.

Un débat qui dépasse les frontières européennes

Il faut le dire : cette mise en garde tombe à un moment délicat. La Commission européenne pousse pour assouplir le cadre réglementaire de la titrisation, jugé trop rigide depuis la crise financière. L’idée est de rendre ces produits plus attractifs pour relancer un marché qui n’a jamais retrouvé son niveau d’avant 2008 en Europe. Le doute exprimé par la BCE vient compliquer l’équation. Comment justifier un allègement des règles au nom du financement de l’économie si les données montrent que ce financement ne suit pas ?

Le sujet mérite l’attention des lecteurs bien au-delà des salles de marché. Car derrière ces débats techniques se joue une question simple : les entreprises, les artisans, les commerçants pourront-ils emprunter plus facilement demain ? En France comme en Belgique, où les PME dépendent lourdement du crédit bancaire, la réponse n’est pas anecdotique. Sur les marchés émergents et au Maghreb, où les systèmes financiers s’inspirent souvent des modèles européens et où l’accès au crédit reste un frein majeur à la croissance, ces réflexions sur l’efficacité réelle des outils financiers résonnent avec une acuité particulière.

Reste une nuance importante. Le fait que la BCE ne trouve pas de lien évident ne signifie pas qu’il n’existe pas. Les effets de la titrisation sur le crédit peuvent être diffus, différés, ou masqués par d’autres facteurs conjoncturels — taux d’intérêt, demande de crédit atone, prudence des banques après des années de tensions. L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Mais elle suffit à rappeler une vérité de bon sens : un outil financier ne produit pas mécaniquement les effets qu’on lui prête.

La leçon, au fond, dépasse la seule titrisation. À chaque fois qu’une innovation financière est présentée comme la solution miracle à un problème économique, il vaut mieux vérifier les chiffres avant d’y croire. La BCE, en tempérant l’enthousiasme ambiant, joue son rôle de garde-fou. Aux régulateurs européens, désormais, de décider s’ils écoutent.

Jean Claude Convenant