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Viandes importées en Algérie : trois ans et des milliards plus tard, pourquoi les prix ne baissent pas ?
Marché Maghreb

Viandes importées en Algérie : trois ans et des milliards plus tard, pourquoi les prix ne baissent pas ?

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Septembre 2023. L’Algérie rouvre ses frontières à la viande importée après des années de restrictions. L’objectif tient en une phrase : faire baisser les prix pour que le citoyen lambda puisse à nouveau en mettre dans son assiette. Trois ans plus tard, le constat est brutal. Les prix n’ont pas bougé, ou si peu. Et dimanche, le président Abdelmadjid Tebboune a posé la question qui fâche : où est passée toute cette viande ? Ou plutôt, à qui a-t-elle profité ?

Le chef de l’État a ordonné l’ouverture d’une enquête. Derrière la formule, il y a un aveu que les pouvoirs publics assument désormais : les mesures incitatives n’ont pas suffi, place à l’approche répressive. Quand la persuasion échoue face à la cupidité de certains, il ne reste que la contrainte.

Tout avait pourtant été pensé pour que ça marche

Il faut rendre justice à l’arsenal déployé. L’État n’a pas lésiné. D’abord, un soutien massif à la production locale : aide sur les prix des fourrages et des aliments de bétail, histoire de donner de l’air aux éleveurs étranglés par les coûts. Ensuite, l’ouverture de l’importation, pilotée par le ministère de l’Agriculture via une plateforme en ligne où les opérateurs devaient déposer leur programme annuel.

Sur le papier, le dispositif était complet. La loi de finances 2026 a introduit un taux réduit de droits de douane, fixé à 5 %, sur les viandes bovines et ovines fraîches réfrigérées sous vide, les viandes blanches congelées, ainsi que sur les cheptels bovins et ovins vivants destinés à l’abattage et certaines catégories de bovins destinés à l’engraissement. Le projet de loi de finances 2027 propose même de reconduire cette mesure jusqu’au 31 décembre 2029.

Et pour verrouiller la chaîne jusqu’au consommateur, un décret exécutif d’avril 2024 a plafonné les marges bénéficiaires : 4 % maximum à l’importation, 5 % pour la distribution en gros, 8 % pour la vente au détail. Autrement dit, l’administration a tenté de piloter le prix du gigot d’un bout à l’autre du circuit. Rarement une filière alimentaire aura été autant encadrée.

Le prix du marché, lui, n’a pas lu les décrets

Voilà le paradoxe. Un dispositif aussi dense, des douanes abaissées, des marges verrouillées sur le papier… et pourtant, dans les boucheries algériennes, le prix de la viande rouge reste hors de portée pour une grande partie des ménages. Quelque chose s’est cassé entre le quai de déchargement et l’étal.

C’est précisément ce que cherche l’enquête voulue par Tebboune : identifier le maillon défaillant. Où disparaissent les quantités importées ? À quel niveau de la chaîne la valeur s’évapore-t-elle au profit de quelques intermédiaires ? Le soupçon de spéculation plane, mais il mérite d’être étayé, pas asséné.

Et il faut le dire : plafonner des marges par décret suppose de pouvoir les contrôler sur le terrain. Or le commerce de la viande en Algérie repose largement sur un circuit informel, du maquignon au boucher de quartier, où les transactions se font en espèces et où la traçabilité relève du vœu pieux. Un plafond de marge à 8 % ne vaut que si quelqu’un vérifie. Sans contrôle réel, le décret reste une intention louable affichée au Journal officiel.

Ce que cette affaire révèle d’un modèle économique

Au-delà de la viande, c’est une mécanique familière qui se rejoue. L’Algérie a connu le même scénario avec d’autres produits : lait, pomme de terre, huile. On ouvre les vannes de l’importation ou du soutien public, on espère une détente des prix, et la baisse attendue se perd en route. Le consommateur paie plein tarif, pendant que les finances publiques, elles, portent le coût des subventions et des droits de douane abaissés.

Car c’est l’autre face de l’histoire, souvent oubliée. Chaque point de douane rogné, chaque fourrage subventionné, c’est de la recette fiscale en moins pour l’État. La facture de la générosité publique existe bel et bien. Elle se chiffre en manque à gagner budgétaire. Et si cet effort ne se traduit pas par une viande moins chère dans le cabas des familles, alors le contribuable algérien finance… une rente captée en chemin.

Pour les lecteurs du Maghreb comme d’ailleurs, le cas illustre une leçon d’économie politique assez universelle : administrer un prix ne suffit pas à le maîtriser. Un prix encadré sans contrôle effectif finit toujours par être contourné. Les marchés trouvent les failles, surtout quand l’informel domine. C’est vrai à Alger comme ailleurs dans les économies de rente où la régulation précède trop souvent les moyens de la faire respecter.

Reste à savoir ce que donnera l’enquête. Si elle se contente de désigner quelques boucs émissaires sans s’attaquer à l’opacité structurelle de la filière, le prochain président — ou le même — reposera la question dans trois ans. Qui a mangé la viande importée ? La vraie réponse n’est pas un nom. C’est un système.

Jean Claude Convenant