Aller au contenu
Actu
Wall Street tokenise d’abord les bons du Trésor : le choix qui trahit ses vraies intentionsCircle a frappé 1 milliard d’USDC en 48 heures sur Solana : faut-il y voir un signal d’achat ?Bitcoin : et si le point bas était déjà derrière nous ? Le pari de Grayscale sur la FedMiCA rebat les cartes : pourquoi OKX voit affluer les clients européensStablecoins : quand Deloitte tend la main aux banques sur un marché à 316 milliardsWall Street tokenise d’abord les bons du Trésor : le choix qui trahit ses vraies intentionsCircle a frappé 1 milliard d’USDC en 48 heures sur Solana : faut-il y voir un signal d’achat ?Bitcoin : et si le point bas était déjà derrière nous ? Le pari de Grayscale sur la FedMiCA rebat les cartes : pourquoi OKX voit affluer les clients européensStablecoins : quand Deloitte tend la main aux banques sur un marché à 316 milliards
Marché Maghreb

20,04 % : la taxe américaine qui colle à la peau des engrais marocains

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Vingt virgule zéro quatre pour cent. Ce chiffre, à première vue technique, pèse lourd. Il représente le surcoût imposé depuis plusieurs années aux engrais phosphatés marocains à leur entrée sur le sol américain. Et selon une position préliminaire du Département américain du Commerce, il n’est pas près de disparaître.

L’administration recommande en effet le maintien de ces droits compensatoires, avec à la clé une possible prolongation pour cinq années supplémentaires. Rien n’est encore gravé dans le marbre : une décision finale doit trancher. Mais le signal envoyé est clair, et il n’est pas favorable au Maroc.

Une histoire qui dure depuis 2021

Pour comprendre l’enjeu, il faut remonter le fil. Ces droits ne sont pas nouveaux. Ils ont été instaurés au début de la décennie, à la suite d’une plainte déposée par le producteur américain Mosaic, l’un des géants mondiaux de l’engrais. L’argument avancé outre-Atlantique : le Maroc subventionnerait indirectement sa production phosphatée, faussant ainsi la concurrence sur le marché nord-américain.

De l’autre côté, le Maroc et son champion national, le groupe OCP, ont toujours contesté cette lecture. Le pays défend l’idée d’un avantage compétitif naturel, fondé sur ses réserves de phosphate — de loin les plus importantes de la planète, estimées à plus de 70 % des ressources mondiales. Difficile, dans ce contexte, de démêler ce qui relève du soutien public et ce qui découle simplement d’une dotation géologique exceptionnelle.

Ce bras de fer illustre une tension récurrente du commerce international : la frontière poreuse entre subvention déloyale et avantage comparatif légitime. Les États-Unis, historiquement, n’hésitent pas à dégainer l’arme des droits compensatoires pour protéger leurs producteurs. Le Maroc en fait aujourd’hui les frais.

Ce que ça change concrètement

Sur le papier, un taxe de 20 % renchérit mécaniquement les engrais marocains pour les agriculteurs américains. Cela réduit la compétitivité d’OCP sur ce marché précis, au bénéfice des producteurs locaux et des concurrents non taxés. Le marché américain n’est pas anodin : c’est l’un des plus grands consommateurs agricoles au monde, et les États-Unis figurent parmi les premiers utilisateurs de phosphates pour leur production de maïs et de soja.

Mais il faut relativiser. OCP a bâti, ces dernières années, une stratégie de diversification géographique agressive. L’Afrique subsaharienne, le Brésil, l’Inde, l’Europe : le groupe marocain a multiplié les débouchés pour ne pas dépendre d’un seul client. Le Brésil, notamment, est devenu un marché stratégique où le Maroc s’est solidement implanté. Résultat : la porte américaine qui se referme fait mal, mais elle ne condamne pas le modèle.

Il faut le dire, ce type de mesure a aussi un effet pervers pour les agriculteurs américains eux-mêmes. Moins de concurrence à l’importation, cela signifie souvent des prix plus élevés au champ. La question mérite d’être posée : qui paie réellement la facture d’un droit compensatoire ? Rarement le producteur étranger seul. Souvent, une partie du coût se répercute sur l’acheteur final.

Un enjeu qui dépasse le seul Maroc

Pour les lecteurs francophones, et particulièrement au Maghreb, cette affaire mérite l’attention pour une raison simple : le phosphate est un pilier de l’économie marocaine, et sa santé rejaillit sur toute la région. OCP est l’un des premiers employeurs et exportateurs du pays, un acteur dont les performances influencent la balance commerciale marocaine et, indirectement, les équilibres économiques régionaux.

Le contexte mondial ajoute une couche de complexité. Les engrais sont devenus un sujet géopolitique de premier plan depuis la guerre en Ukraine, qui a bouleversé les flux mondiaux et propulsé les prix à des sommets en 2022. La sécurité alimentaire mondiale dépend, littéralement, de la circulation de ces produits. Dans ce paysage tendu — pardon, dans ce contexte tendu —, le Maroc occupe une position de fournisseur incontournable, notamment pour l’Afrique.

D’où le paradoxe américain : au moment où le monde s’inquiète de l’accès aux engrais, l’un des plus gros marchés maintient des barrières face à l’un des plus gros producteurs. La logique protectionniste l’emporte, pour l’instant, sur la logique d’ouverture.

Et maintenant ?

Rappelons-le : la position du Département du Commerce n’est que préliminaire. La procédure prévoit une étape finale, qui pourrait confirmer, ajuster ou — plus improbable — infirmer cette recommandation. Le Maroc dispose encore de marges de manœuvre juridiques et diplomatiques pour faire valoir ses arguments.

Reste que la tendance de fond est là. Sur les cinq dernières années, la relation commerciale entre Rabat et Washington sur ce dossier précis s’est crispée, malgré des liens par ailleurs solides entre les deux pays. Le maintien probable de ces droits, s’il se confirme, prolongera une situation que le Maroc juge injuste et que les États-Unis considèrent comme protectrice de leurs intérêts.

Pour OCP, l’enjeu n’est finalement pas tant la survie que la stratégie : comment continuer à croître ailleurs, sur des marchés plus accueillants, tout en gardant un pied — même bridé — sur le sol américain. Une équation que le groupe semble avoir anticipée depuis longtemps. La décision finale de Washington dira si cette prudence était justifiée.

Jean Claude Convenant