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Wall Street parie sur +25 % de bénéfices : le pari qui fait trembler les gérants

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Il y a quelque chose de troublant quand l’optimisme devient si unanime qu’il finit par ressembler à un signal d’alarme. C’est exactement la situation dans laquelle se trouve Wall Street. Les analystes anticipent désormais une hausse de 25 % des bénéfices des entreprises du S&P 500 sur les douze prochains mois, selon les données compilées par Bloomberg. Un chiffre spectaculaire. Et c’est précisément parce qu’il l’est que plusieurs gérants commencent à froncer les sourcils.

Car sur les marchés, les prévisions trop belles ont une fâcheuse tendance à se heurter à la réalité. La question n’est pas de savoir si l’économie américaine tient debout — elle tient — mais si elle peut réellement livrer ce que les tableurs de prévision promettent.

Quand les prévisions montent plus vite que l’économie

Reprenons le fil. Les estimations de bénéfices pour l’année à venir ont grimpé de près de 20 % en six mois. C’est l’accélération la plus rapide depuis 2021, cette période étrange où l’économie mondiale rebondissait brutalement après les confinements et où tout semblait possible. On connaît la suite : 2022 a douché les ardeurs avec l’inflation et le resserrement monétaire le plus violent depuis quarante ans.

C’est là qu’intervient la notion de « bulle des bénéfices » — earnings bubble en anglais. Le terme mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il déplace le regard. On a l’habitude de parler de bulle sur les cours de Bourse : des actions payées beaucoup trop cher par rapport à ce qu’elles valent. Ici, le raisonnement est différent. Le danger ne se loge pas forcément dans le prix des actions, mais dans les attentes de profits qui justifient ce prix.

Autrement dit : si les investisseurs achètent aujourd’hui en pariant sur des profits futurs qui ne se matérialiseront jamais, la correction viendra non pas d’une valorisation absurde en soi, mais d’une désillusion sur les bénéfices. Le mécanisme est plus sournois, car il se cache dans des projections qui paraissent, sur le moment, parfaitement raisonnables.

L’ombre portée de l’intelligence artificielle

Que se cache-t-il derrière cette flambée des prévisions ? Deux moteurs, essentiellement. D’abord, une économie américaine qui refuse de plier malgré les taux élevés. Ensuite — et c’est le nerf de la guerre — l’intelligence artificielle.

Les milliards engloutis dans les centres de données, les puces et les infrastructures d’IA nourrissent un récit puissant : celui d’une révolution productive qui gonflera mécaniquement les marges des entreprises. Le problème, c’est que ces dépenses colossales restent pour l’instant… des dépenses. Elles pèsent sur les comptes avant, peut-être, de rapporter quoi que ce soit.

Ben Inker, co-responsable de l’allocation d’actifs chez GMO, résume le malaise sans détour : « Ce à quoi nous devons nous attendre, sur les marchés, c’est de finir par prendre conscience que ces prévisions ne se réaliseront pas. » Venant de GMO, la maison fondée par Jeremy Grantham — l’un des rares à avoir anticipé l’éclatement de la bulle internet en 2000 puis la crise de 2008 —, l’avertissement n’a rien d’anodin.

La comparaison avec l’an 2000 revient d’ailleurs souvent dans les salles de marché. À l’époque, on promettait que la « nouvelle économie » d’Internet allait transformer chaque bilan. Le réseau a bel et bien changé le monde. Mais entre la promesse et la rentabilité, il s’est écoulé une décennie et un krach mémorable. Les entreprises qui ont survécu ont fini par tenir leurs promesses ; les investisseurs qui avaient payé trop cher trop tôt, eux, ont beaucoup souffert entre-temps.

Ce que ça change concrètement

Faut-il pour autant crier au loup ? Pas nécessairement. Une prévision élevée n’est pas une prophétie autoréalisatrice de catastrophe. Les analystes se trompent régulièrement dans les deux sens : ils sous-estiment parfois autant qu’ils surestiment. Et l’IA pourrait très bien tenir une partie de ses promesses. Le débat n’est pas binaire.

Mais il faut le dire clairement : quand un marché repose sur des attentes aussi tendues, la marge d’erreur se réduit dangereusement. Il suffit d’une saison de résultats décevante, d’un géant technologique qui rate le consensus, pour que le sentiment se retourne. Plus les prévisions grimpent, plus la déception potentielle grandit.

Pour l’épargnant francophone — qu’il soit à Paris, Bruxelles, Genève ou Casablanca — la leçon est moins dans le pronostic que dans la posture. Beaucoup de portefeuilles européens et maghrébins sont exposés aux indices américains via des ETF ou des fonds mondiaux, souvent sans qu’on mesure à quel point le S&P 500 est aujourd’hui concentré sur une poignée de mastodontes technologiques. Quand une histoire aussi belle que celle de l’IA porte à elle seule une part croissante des indices, la diversification n’est plus un slogan de brochure : c’est une question de bon sens.

Rappelons-le, ces éléments ne constituent aucun conseil d’investissement. Personne ne sait quand ni comment ces prévisions rencontreront la réalité. Ce qu’on peut dire, en revanche, c’est que les marchés vivent un moment de foi collective. Et l’histoire financière enseigne une chose simple : les périodes où plus personne ne doute sont rarement celles où il faut cesser de réfléchir.

La prochaine saison de résultats servira de premier test grandeur nature. On saura alors si les 25 % annoncés relèvent de la lucidité… ou de l’emballement.

Jean Claude Convenant