Ils étaient partis voir la mer. Un vendredi matin ordinaire, des familles entières s’entassent dans un autocar, direction le littoral pour une journée de repos. Ils ne sont jamais arrivés. Le bus a basculé dans un ravin à Boumerdès. Bilan : 27 morts, 39 blessés. Soixante-six personnes à bord, et pour beaucoup d’entre elles, une sortie de plaisir qui s’est achevée dans un cercueil.
Ce samedi, les dépouilles ont pris la route en sens inverse. Transportées par ambulances jusqu’à El Eulma, dans la wilaya de Sétif, elles ont été inhumées devant une foule que les habitants disent n’avoir jamais vue aussi dense. Deux ministres du gouvernement, l’Intérieur (Saïd Sayoud) et les Transports, ainsi que le ministre de la Santé Mohamed Seddik Aït Messaoudène, se tenaient là, mandatés par le président Abdelmadjid Tebboune pour porter ses condoléances.
Un deuil qui déborde la statistique
Derrière les chiffres, il y a des visages. Un homme de 66 ans a raconté aux médias ce que peu de mots peuvent contenir : il a perdu sa femme et une de ses filles. Une autre de ses filles reste introuvable — il a dû se soumettre à des analyses ADN pour espérer l’identifier. Trois autres de ses filles sont hospitalisées.
« J’ai 66 ans. Je n’ai jamais vu une foule aussi nombreuse à un enterrement », a-t-il confié. On mesure là toute la brutalité de l’événement : une famille décimée en quelques secondes, un père qui enterre les siens tout en attendant le résultat d’un test génétique. Le ministre de l’Intérieur a résumé la mission officielle d’une phrase : « Nous sommes venus partager leur peine et nous tenir à leurs côtés dans cette douloureuse épreuve. »
Ce genre de solidarité populaire, spontanée, dit quelque chose de la société algérienne. Elle dit aussi, en creux, une lassitude. Car ce drame n’est pas isolé.
La route, ce fléau silencieux
Il faut le dire clairement : l’Algérie paie chaque année un tribut lourd à ses routes. Les accidents mortels de bus, en particulier, reviennent avec une régularité qui n’a plus rien d’accidentel au sens propre. Excès de vitesse, état du parc automobile, entretien des véhicules affectés au transport de voyageurs, contrôle technique, formation des conducteurs, tracé de certaines routes de montagne : la liste des facteurs est connue depuis longtemps. Ce qui manque, ce ne sont pas les diagnostics.
La mécanique du drame de Boumerdès — un autocar qui quitte la chaussée et chute dans un ravin — renvoie à un schéma tristement familier dans plusieurs pays du Maghreb, où le transport collectif interurbain reste le mode de déplacement de millions de personnes qui n’ont pas d’autre choix. Quand le prix d’un billet de bus est le seul accessible, la sécurité devient un enjeu de justice sociale autant que technique.
La présence de trois ministres à un enterrement n’est pas un détail protocolaire. Elle signale que Alger a pris la mesure de l’émotion nationale. Reste à savoir ce qui suivra. Après chaque tragédie de ce type, les annonces se ressemblent : renforcement des contrôles, sanctions accrues, campagnes de sensibilisation. Puis le silence retombe, jusqu’au prochain ravin.
Ce que ce drame devrait changer
Pour être honnête, un article ne ramènera personne. Mais il peut rappeler l’évidence : la sécurité routière n’est pas une fatalité climatique, c’est le résultat de décisions — d’investissement, de contrôle, d’application des règles. Les 27 vies perdues à Boumerdès posent une question directe aux autorités : les autocars qui transportent des familles vers la mer sont-ils inspectés avec la même rigueur qu’ils le devraient ? Les itinéraires à risque sont-ils sécurisés ? Les conducteurs sont-ils suffisamment formés et reposés ?
Il ne s’agit pas ici de porter un jugement sur les causes précises de cet accident, encore inconnues et qui devront être établies par l’enquête. Il s’agit de constater un schéma. Un pays qui perd régulièrement des dizaines de citoyens dans des accidents de bus a un problème structurel, pas une malchance répétée.
À El Eulma, ce samedi, la foule silencieuse rendait hommage. Les proches, eux, devront vivre avec le manque. Un père attend toujours de savoir si le corps de sa fille sera retrouvé. C’est à cette échelle intime que se mesure vraiment le coût d’une route mal sécurisée — pas dans les communiqués, mais dans les silences d’une maison désormais trop vide.
L’émotion nationale est réelle. Le vrai test viendra plus tard : dans les mois qui suivent, quand l’attention médiatique retombera, et qu’il faudra transformer les condoléances en mesures concrètes. Les Algériens jugeront sur les actes.