Il fait 40 degrés à l’ombre à Akbou, et sur les chaînes de carton ondulé, ce n’est pas seulement le confort des ouvriers qui vacille. C’est aussi le rendement des machines, la qualité de la colle, la tenue des emballages. On parle beaucoup de la canicule qui écrase l’Algérie depuis plusieurs semaines. On parle moins de ce qu’elle fait vraiment tourner — ou plutôt ralentir — dans les usines.
Général Emballage, leader national du carton ondulé, vient de le rappeler à sa manière. Le groupe basé à Akbou, en Kabylie (wilaya de Béjaïa), a réorganisé ses horaires de travail pour échapper aux heures les plus brûlantes. Une décision presque banale en apparence, mais qui met le doigt sur un sujet que l’industrie algérienne évoque rarement à voix haute : le prix de la chaleur.
Un chiffre qui devrait faire réfléchir toute l’industrie
L’entreprise avance une donnée précise, empruntée à l’Organisation internationale du Travail (OIT) : au-delà d’environ 32 °C, chaque degré supplémentaire peut faire chuter la productivité de 2 à 5 %. Faites le calcul. Un pic à 42 °C, soit dix degrés au-dessus du seuil, et c’est potentiellement la moitié de la capacité productive qui s’évapore avec la sueur des équipes.
Ce n’est pas une abstraction. L’OIT estime dans ses travaux que le stress thermique représente déjà des pertes économiques massives à l’échelle mondiale, concentrées précisément sur les régions chaudes — Afrique du Nord et Moyen-Orient en tête. Pour un pays comme l’Algérie, où l’État pousse depuis des années pour diversifier une économie trop dépendante des hydrocarbures, la question n’est pas anodine. Chaque usine qui tourne au ralenti l’été, c’est une part de la production non pétrolière qui s’effrite au pire moment.
Général Emballage, il faut le souligner, prend le problème par le bon bout. « Avant d’être un enjeu de performance, la chaleur est avant tout un enjeu de santé et de sécurité au travail », affirme le groupe sur son site. Le discours pourrait sembler convenu. Il ne l’est pas tant que ça dans un secteur industriel où la cadence prime souvent sur le reste.
Supprimer la tranche 13h-21h : le pari de l’organisation
Concrètement, qu’a fait l’entreprise ? Sur son site historique d’Akbou, elle a basculé sur un système de travail en 2×8 continu et purement et simplement supprimé la plage horaire 13h-21h, celle où l’exposition à la chaleur est maximale.
C’est un choix logistique lourd. Réorganiser les rotations d’une usine qui fonctionne en continu suppose de revoir les équipes, la maintenance, la logistique d’approvisionnement. Mais l’objectif tient en une équation simple : sortir les travailleurs de la fournaise de l’après-midi tout en gardant les lignes en marche le reste du temps. Continuité de la production, sécurité des personnels, et préservation de la qualité des emballages — car le carton, lui aussi, souffre des températures extrêmes qui altèrent l’humidité et la tenue des matières.
Sur les autres sites du groupe, à Sétif et à Oran, la réponse a pris une autre forme : brumisation des espaces de travail et renforcement de l’approvisionnement en eau. Des mesures moins spectaculaires, mais qui répondent à la même logique de bon sens industriel.
Le groupe ne se limite d’ailleurs pas à ces trois implantations. À ses unités d’Akbou, Sétif et Oran s’ajoute une grande usine de fabrication de carton en construction à Naâma, dans le sud-ouest du pays — une région, soit dit en passant, où la question de la chaleur se posera avec encore plus d’acuité qu’en Kabylie.
Un révélateur pour tout le Maghreb
Ce que raconte cet épisode dépasse largement le cas d’une entreprise. Les vagues de chaleur ne sont plus des accidents météorologiques isolés ; elles s’installent, s’allongent, s’intensifient. L’Algérie, comme le Maroc et la Tunisie, connaît des étés de plus en plus extrêmes, avec des records de température qui tombent d’année en année. Et l’appareil productif, conçu pour un climat qui n’existe plus tout à fait, se retrouve pris de court.
La plupart des entreprises préfèrent encaisser en silence : baisse de rendement, absentéisme, malaises, sans jamais chiffrer le manque à gagner. En mettant publiquement des chiffres sur la table et en assumant une réorganisation contraignante, Général Emballage fait figure d’exception. À notre avis, c’est aussi une manière habile de communiquer — mais le fond reste solide.
La vraie question, celle que devraient se poser les décideurs économiques de la région, est ailleurs : combien de temps l’industrie maghrébine pourra-t-elle improviser des rustines saisonnières avant de repenser en profondeur ses installations ? Climatisation industrielle, isolation des bâtiments, planification des cadences en fonction du climat, protection réglementaire des travailleurs exposés à la chaleur : ce sont des chantiers coûteux, mais qui deviendront tôt ou tard incontournables.
Pour l’heure, à Akbou, on a choisi la solution la plus immédiate et la plus humaine : laisser passer les heures de plomb. Une décision modeste, mais qui dit beaucoup sur la manière dont le réchauffement s’invite, très concrètement, dans les comptes et les plannings des entreprises. Le carton attendra la fraîcheur. Les ouvriers, eux, la respireront un peu mieux.