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Marché Maghreb

Pneus en Algérie : pourquoi l’État confie 3,5 millions d’unités à une seule entreprise

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Un million de pneus en huit mois. Et bientôt trois fois et demie ce volume en l’espace d’un seul trimestre. Le chiffre, lâché lundi à Oran par le ministre de l’Énergie et des Mines Mohamed Arkab, en dit long sur la manière dont l’Algérie a décidé de reprendre en main un marché aussi banal qu’essentiel : celui du pneumatique.

L’annonce est tombée en marge du salon NAPEC-2026, grand rendez-vous consacré à l’énergie et à l’hydrogène en Afrique et en Méditerranée, qui a ouvert ses portes dans la capitale de l’ouest du pays. Arkab visitait le stand de Naftal quand il a confirmé le calendrier : 3,5 millions de pneumatiques importés au cours des trois premiers mois de 2027. « Le programme est respecté », a-t-il assuré. Reste à comprendre pourquoi un pays producteur d’hydrocarbures se retrouve à piloter, au niveau ministériel, l’achat de pneus.

Un marché arraché aux importateurs privés

Pour saisir la logique, il faut remonter à l’été 2025. En août, un bus bascule dans l’oued El-Harrach, à Alger. La tragédie provoque une onde de choc. Dans la foulée, le président Abdelmadjid Tebboune annonce l’importation d’un million de pneus et, surtout, prend une décision structurelle : faire de Naftal, filiale de distribution du géant public Sonatrach, l’unique importateur de pneumatiques du pays.

Le choix n’est pas anodin. Jusque-là, le marché algérien du pneu reposait sur une nébuleuse d’importateurs privés, avec les dérives que l’on connaît ailleurs : qualité inégale, traçabilité floue, prix volatils. En centralisant tout chez un acteur public, l’État cherche à reprendre le contrôle sur un produit de sécurité routière de premier ordre. Un pneu usé ou contrefait, sur des routes où le parc automobile vieillit, ce n’est pas un détail.

Faut-il pour autant applaudir ? Le monopole public a ses vertus affichées — contrôle qualité, prix encadré — mais il traîne aussi ses défauts structurels : lenteur administrative, risque de pénurie si la logistique cale, et absence de concurrence pour tirer l’offre vers le haut. L’Algérie connaît bien ce dilemme. Elle l’a vécu sur l’automobile, sur les médicaments, sur une bonne partie des biens importés. Le pari, ici, c’est que la centralisation vaudra mieux que l’anarchie du privé.

Le calendrier, et ses zones d’ombre

Les chiffres livrés par Arkab recoupent en partie ce qui avait déjà été dit. En juin dernier, le PDG de Naftal, Djamel Cherdoud, avait lui-même évoqué ces 3,5 millions de pneus et confirmé qu’un appel d’offres avait été lancé, avec une liste de fournisseurs arrêtée. Il avait alors indiqué que son entreprise avait importé 700 000 pneus, dont 500 000 déjà livrés.

Quelques mois plus tard, le ministre parle d’un million d’unités importées en huit mois. La progression est réelle, mais le décalage entre les communications successives rappelle une constante des grands programmes publics algériens : les annonces précèdent souvent le terrain, et les calendriers se précisent au compte-gouttes. En juin, Cherdoud ne donnait d’ailleurs aucune date. Aujourd’hui, on cible le premier trimestre 2027. L’engagement est pris publiquement, par un ministre, dans un salon international. Difficile désormais de reculer sans que cela se voie.

Sur l’origine des pneus, Naftal a laissé entendre que l’Allemagne et l’Italie figuraient parmi les fournisseurs retenus. Deux pays réputés pour leurs standards industriels — un signal, au moins sur le papier, que la qualité n’est pas la variable d’ajustement.

Le vrai message : la bataille des prix

Arkab n’a pas parlé que de pneus. Il a glissé un chiffre qui, à notre avis, résume mieux que tout l’objectif politique de l’opération. Le bidon de lubrifiant de 5 litres, a-t-il affirmé, est passé de 15 000, voire 18 000 dinars, à 8 300 dinars. Soit une baisse de 72 %.

C’est là que tout se joue. Derrière l’importation massive de pneumatiques, il y a une volonté affichée de faire chuter les prix de produits automobiles devenus hors de portée pour une partie des ménages. Dans un pays où le pouvoir d’achat reste la préoccupation numéro un, afficher un recul de 72 % sur un produit du quotidien vaut tous les discours. Le pneu et le lubrifiant deviennent des instruments de politique sociale autant que des biens de consommation.

Il faut toutefois garder la tête froide. Une baisse de prix pilotée par un monopole public tient aussi longtemps que l’État peut la soutenir. Les volumes doivent suivre, la logistique doit tenir, et les devises nécessaires aux importations doivent rester disponibles — un point sensible pour une économie encore très dépendante des recettes des hydrocarbures. Si le pétrole flanche, les marges de manœuvre sur ce type d’opérations se réduisent mécaniquement.

Reste une question de fond, que le drame d’El-Harrach a posée brutalement : importer des millions de pneus neufs améliore-t-il réellement la sécurité routière si rien ne change dans le contrôle technique, l’entretien des véhicules et la formation des conducteurs ? Le pneu neuf est une condition nécessaire. Il n’a jamais été, à lui seul, une condition suffisante. Les 3,5 millions d’unités de 2027 diront si l’Algérie a choisi de traiter la cause ou simplement le symptôme.

Jean Claude Convenant