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Tabac en Algérie : comment Alger veut reprendre la main après le coup des Émiratis
Marché Maghreb

Tabac en Algérie : comment Alger veut reprendre la main après le coup des Émiratis

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Une entreprise détenue à 51 % par des capitaux étrangers qui se retrouve à dominer un marché stratégique, pendant que l’opérateur public historique est démantelé. Voilà le scénario que l’Algérie ne veut plus revoir. Et c’est précisément ce qui s’est joué sur le marché du tabac ces dernières années.

Le projet de loi de finances pour 2027 contient une série de mesures qui, mises bout à bout, dessinent une volonté claire : refermer la porte sur un secteur qui avait laissé entrer les investisseurs étrangers plus largement qu’ailleurs. Le mot employé par la presse algérienne résume bien l’intention. Verrouiller.

Ce que l’épisode émirati a changé

Pour comprendre ce durcissement, il faut remonter le fil. L’arrivée des Émiratis sur le marché algérien du tabac a précédé de peu la disparition de la Société nationale des tabacs et allumettes, la SNTA, pilier public du secteur pendant des décennies. À sa place règne aujourd’hui la STAEM, la Société des tabacs algéro-émiratie, détenue à 51 % par des capitaux émiratis.

Autrement dit, un marché lucratif, fiscalement juteux et politiquement sensible est passé sous contrôle majoritairement étranger. Pour un État qui mène depuis plusieurs années une politique de réappropriation de ses leviers économiques, la pilule est difficile à avaler. Le PLF 2027 se présente donc moins comme une réforme technique que comme une correction de trajectoire. Un aveu, presque, que la libéralisation avait été menée sans garde-fous suffisants.

La règle 51/49 fait son grand retour

Le cœur du dispositif tient dans un chiffre bien connu des investisseurs qui regardent vers l’Algérie : 51/49. L’article 65 du projet de loi prévoit de soumettre tout fabricant de tabac à un agrément délivré par le ministère des Finances. Pour l’obtenir, il faudra souscrire à un cahier des charges et recevoir l’avis conforme d’un comité interministériel chargé de réguler la culture et le marché du tabac.

Les conditions d’entrée sont relevées. Les candidats devront se constituer en sociétés par actions, avec un capital social entièrement libéré dès la constitution, égal ou supérieur à 500 millions de dinars. Surtout, ce capital devra être détenu à hauteur de 51 % au moins par des nationaux résidents, dans le cadre d’un partenariat. La logique est limpide : un partenaire étranger reste possible, mais il ne pourra plus tenir la majorité.

Le texte va plus loin pour certains produits. Pour la fabrication de tabac à priser ou à mâcher — la fameuse chema, très répandue dans le pays — le capital devra être détenu en totalité par des nationaux résidents. Aucune part étrangère tolérée. C’est le signal d’un segment jugé purement national, que l’État veut sanctuariser.

Il faut le dire, cette règle 51/49 n’a rien d’une nouveauté dans l’histoire économique algérienne. Instaurée en 2009, généralisée puis assouplie en 2020 pour certains secteurs hors stratégiques, elle a longtemps été le symbole d’une Algérie méfiante vis-à-vis du capital étranger. Son retour ciblé sur le tabac montre que, dans les secteurs perçus comme vitaux ou lucratifs, le réflexe protectionniste demeure intact.

Toute la chaîne mise sous agrément

Le projet de loi ne s’arrête pas aux usines. Il descend jusqu’au point de vente. Les articles 66, 68 et 70 prévoient de subordonner chaque maillon de la chaîne commerciale à un agrément. Le détaillant devra détenir un agrément fiscal l’obligeant à s’approvisionner auprès d’un grossiste, lequel devra lui-même acheter chez des distributeurs agréés, qui se fournissent à leur tour chez les fabricants.

Une chaîne verrouillée de bout en bout, donc, avec deux objectifs affichés : garantir la disponibilité et la qualité des produits, et surtout éviter le transfert de devises vers l’étranger. Ce dernier point n’est pas anodin. L’Algérie surveille de près ses réserves de change et chaque secteur où des bénéfices peuvent être rapatriés à l’étranger devient un point de vigilance budgétaire.

Exiger que distributeurs et fabricants soient majoritairement algériens, c’est aussi s’assurer que la valeur créée reste, pour l’essentiel, dans le pays. Le raisonnement est cohérent avec la ligne économique défendue par Alger depuis plusieurs années.

Ce que cela dit du climat des affaires

Reste une question que tout investisseur étranger se posera : où s’arrête le secteur stratégique ? Le tabac n’est ni le gaz ni les hydrocarbures. Qu’il bascule dans la catégorie des activités à verrouiller interroge sur la lisibilité des règles pour qui veut investir en Algérie. Un marché peut être ouvert un jour, refermé le lendemain, selon les leçons tirées d’une opération passée.

Cette imprévisibilité a un coût. Elle rassure l’opinion publique soucieuse de souveraineté économique, mais elle complique le travail des investisseurs qui ont besoin de stabilité sur dix ou quinze ans. Le cas de la STAEM illustre les deux faces de la médaille : un capital étranger a pu s’installer rapidement, puis la règle du jeu a changé pour les suivants.

À noter enfin que ce durcissement s’accompagne d’autres mesures évoquées pour 2027, notamment une hausse attendue des prix du tabac et de l’alcool. L’État combine ainsi deux objectifs classiques en matière de tabac : lever des recettes fiscales et reprendre le contrôle d’une filière. Pour le fumeur algérien, l’addition finira probablement par se faire sentir au comptoir. Pour l’investisseur étranger, le message est déjà clair : sur le tabac, l’Algérie ne veut plus être minoritaire chez elle.

Jean Claude Convenant