Une salle de réunion à Waiblingen, en Allemagne, le 28 octobre. Autour de la table, le ministre algérien de l’Industrie pharmaceutique, Ouacim Kouidri, le PDG de Saidal, Younes Bouarara, et les dirigeants de Syntegon, un spécialiste allemand des équipements pharmaceutiques. L’ordre du jour tient en une ligne : finaliser l’achat d’une chaîne de production de vaccins. Derrière cette négociation technique se joue quelque chose de bien plus large pour Alger — l’ambition de ne plus dépendre de l’étranger pour protéger sa population, et même d’en faire un produit d’exportation.
Produire ses propres vaccins, une vieille promesse qui se concrétise
L’idée n’est pas nouvelle. Depuis la pandémie de Covid-19, qui a cruellement exposé la dépendance des pays du Sud aux approvisionnements extérieurs, la « souveraineté sanitaire » est devenue un mot d’ordre répété à Alger. On se souvient des files d’attente mondiales pour les doses, des pays riches servis en premier, des promesses de livraisons sans cesse repoussées. Cette expérience a laissé des traces.
Le communiqué du ministère inscrit explicitement la démarche dans « la vision du président de la République » Abdelmadjid Tebboune, avec un objectif chiffré clair : approvisionner le marché national avec des vaccins fabriqués localement, et pas n’importe lesquels — « l’ensemble des vaccins inscrits au calendrier national de vaccination ». Autrement dit, couvrir la totalité du programme de vaccination des enfants et des adultes algériens avec une production intégrée sur le sol national.
C’est un pari industriel ambitieux. Fabriquer un vaccin ne se résume pas à mettre en route une machine. Il faut maîtriser une chaîne complexe, depuis la substance active jusqu’au conditionnement stérile, en respectant des normes de qualité parmi les plus exigeantes qui soient. D’où le choix d’un partenaire allemand. Syntegon, ancienne division de Bosch spécialisée dans les technologies de process et d’emballage pharmaceutique, fait partie des références mondiales du secteur. L’Allemagne, il faut le dire, avance ses pions en Algérie pendant que d’autres partenaires traditionnels, la France en tête, semblent marquer le pas.
L’Afrique dans le viseur, l’UNICEF comme porte d’entrée
Le plus intéressant dans cette annonce n’est pas tant la production domestique que l’étape d’après. Saidal ne veut pas seulement remplir les frigos des hôpitaux algériens. Le groupe public affiche l’ambition « d’exporter les vaccins vers les pays africains par le biais des programmes d’approvisionnement du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) ».
Cette précision est loin d’être anodine. L’UNICEF est l’un des plus gros acheteurs de vaccins au monde : l’agence onusienne négocie et distribue chaque année des milliards de doses destinées aux campagnes de vaccination infantile sur le continent africain. Décrocher une place dans ces appels d’offres, c’est accéder à un débouché stable, financé par des bailleurs internationaux, et surtout préqualifié selon des standards reconnus. Pour un producteur, être référencé par l’UNICEF équivaut à un passeport de crédibilité.
Reste que la route est longue. L’accès à ces marchés passe par la préqualification de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un processus d’audit draconien qui peut prendre des années. Un équipement de pointe ne suffit pas : il faut des lots de production irréprochables, une traçabilité sans faille, des inspections répétées. L’achat de la ligne Syntegon n’est donc qu’une première brique, pas une garantie de succès commercial.
Un socle industriel pour attirer les grands laboratoires
Le ministère le reconnaît d’ailleurs à demi-mot. La future ligne, indique le communiqué, « servira de socle industriel » pour concrétiser les accords déjà noués avec de « grands fabricants internationaux de vaccins ». L’objectif affiché : une fabrication intégrée sur un cycle complet, avec à la clé un « transfert de technologie » vers Saidal.
C’est la vraie bataille. Le transfert de technologie est le nerf de la guerre industrielle pharmaceutique. Pendant des décennies, de nombreux pays émergents se sont contentés d’importer des produits finis ou, au mieux, de faire du conditionnement local — l’étape la moins stratégique de la chaîne. Monter en gamme suppose d’accéder au savoir-faire sensible : les procédés de culture cellulaire, de purification, de contrôle qualité. Les laboratoires occidentaux s’y montrent historiquement réticents, car c’est leur cœur de valeur.
L’équipement allemand fournit l’outil. Les accords avec les grands fabricants doivent, eux, fournir la science. Les deux sont indissociables, et c’est précisément là que les projets de ce type achoppent souvent. Pour les lecteurs du Maghreb, l’enjeu est concret : une industrie du vaccin autonome, c’est moins de vulnérabilité en cas de crise sanitaire, mais aussi, potentiellement, des emplois qualifiés et une place dans les chaînes de valeur régionales.
À ce stade, prudence. Le communiqué évoque des négociations en cours de finalisation et un calendrier de livraison encore en discussion. Aucun montant n’a été rendu public, aucune date de mise en service non plus. Entre l’annonce d’une réunion à Waiblingen et la première dose « made in Algeria » exportée sous label UNICEF, il faudra franchir de nombreuses étapes techniques et réglementaires. L’intention est claire et cohérente ; l’exécution reste à démontrer. C’est là-dessus, et non sur les communiqués, qu’il faudra juger Saidal dans les années qui viennent.