Cultiver de la betterave sucrière à 160 kilomètres au nord de Ghardaïa, en plein Sahara. L’idée aurait fait sourire il y a dix ans. Elle est pourtant devenue un chantier bien réel, avec des premières plantations déjà en terre depuis 2024 et, désormais, une campagne de recrutement ouverte aux jeunes ingénieurs agronomes.
Ce dimanche, le groupe Cevital a lancé un appel à candidatures pour son complexe agro-industriel implanté dans la région de Mansourah. Un détail qui, en apparence, relève des ressources humaines ordinaires. Mais derrière cette annonce se cache l’un des projets agricoles privés les plus ambitieux d’Algérie : 600 millions de dollars d’investissement pour produire, à terme, du sucre entièrement algérien.
Des agronomes fraîchement diplômés, et une promesse
Le message publié par le groupe sur son site est direct. Cevital cherche « des ingénieurs en agronomie fraîchement diplômés pour travailler sur des projets stratégiques et ambitieux ». La liste des spécialités visées est longue et pointue : protection des végétaux, production et amélioration végétale, hydraulique et aménagement agricole, sciences de l’eau, protection et mise en valeur des terres, exploitation agricole, aménagement hydro-agricole, phytopathologie, génie agricole.
Autrement dit, on ne cherche pas des généralistes. On cherche des profils capables de faire pousser une plante gourmande en eau dans une région où chaque goutte compte. La question de l’hydraulique revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans l’annonce, ce qui n’a rien d’anodin pour un projet saharien.
Deux conditions seulement pour postuler : être diplômé dans l’une des filières recherchées, et être dégagé des obligations du service national. En échange, Cevital met sur la table une formation continue « assurée par des experts nationaux et internationaux », des perspectives d’évolution, un « salaire motivant » et la prise en charge de l’hébergement. Pour de jeunes diplômés souvent confrontés à un marché de l’emploi difficile, l’argument de l’hébergement, dans une zone aussi isolée, n’est pas un luxe mais une nécessité.
1 200 hectares de betterave au bord du Sahara
Le complexe s’étend sur 1 200 hectares à Mansourah, à près de 160 kilomètres de Ghardaïa. L’objectif affiché est clair : cultiver la betterave sucrière, puis la transformer sur place. Les premières plantations réalisées en 2024 ont donné des résultats que les ingénieurs du groupe qualifient de « très encourageants ». Prochaine étape annoncée : la construction d’une raffinerie de sucre sur le même site, prévue pour 2028.
Il faut mesurer ce que cela signifie. L’Algérie importe traditionnellement l’essentiel de son sucre, soit sous forme de sucre brut raffiné localement, soit directement. Le pays dispose déjà de grandes raffineries côtières, à commencer par celle de Cevital à Béjaïa, l’une des plus importantes de la région. Mais raffiner du sucre importé et le produire à partir d’une betterave cultivée sur le sol national, ce sont deux mondes différents. Le second réduit la facture en devises et sécurise une partie de la chaîne. C’est précisément le pari du groupe fondé par Issad Rebrab : produire un sucre « 100 % algérien ».
Un pari industriel qui n’est pas sans risque
Reste que l’ambition se heurte à des réalités agronomiques sérieuses. La betterave sucrière est une culture exigeante en eau. L’implanter dans une région désertique suppose un recours massif à l’irrigation, probablement par pivots puisant dans les nappes souterraines. Ces nappes du Sahara septentrional sont une ressource précieuse, en partie non renouvelable à l’échelle humaine. La viabilité à long terme d’un tel projet dépendra donc autant de la rigueur de sa gestion hydraulique que de ses rendements.
C’est d’ailleurs ce qui rend le recrutement d’aujourd’hui si révélateur. En ciblant en priorité des compétences liées à l’eau et à la mise en valeur des terres, Cevital envoie un signal : le nerf de la guerre, ici, ce n’est pas la betterave, c’est la maîtrise de l’irrigation et des sols. Un projet industriel qui se joue, in fine, sur un enjeu environnemental.
Il faut le dire, les mégaprojets agricoles sahariens ont une histoire contrastée en Algérie, entre annonces spectaculaires et réalisations parfois en deçà des attentes. Rien ne garantit que celui-ci tienne tous ses objectifs, et l’horizon 2028 pour la raffinerie laisse encore du temps aux imprévus. Mais la logique économique, elle, est solide : réduire la dépendance aux importations alimentaires fait partie des priorités officielles, dans un pays qui cherche à diversifier son économie au-delà des hydrocarbures.
Pour les jeunes ingénieurs qui postuleront, l’opportunité est double. Un emploi stable dans un secteur porteur, et l’occasion de participer à un projet pionnier, avec tout ce que cela comporte d’incertitudes et d’apprentissage sur le terrain. Ceux qui tenteront l’aventure de Mansourah ne feront pas que remplir une fiche de poste : ils testeront, grandeur nature, si le Sahara algérien peut devenir un territoire du sucre.