Aller au contenu
Actu
Binance ferme les comptes français au 31 décembre : ce que les détenteurs de crypto doivent faire maintenantCyberbraquage à 118 millions : comment Crédit Mutuel Arkéa a récupéré une partie du butinAmundi met un fonds actions sur Ethereum : la TradFi européenne passe à l’offensiveLes data centers ont-ils déclenché la correction ? Wall Street perd 5 % sur le Nasdaq25 000 bitcoins ont quitté Binance en 48 heures : faut-il y voir un signal de panique ?Binance ferme les comptes français au 31 décembre : ce que les détenteurs de crypto doivent faire maintenantCyberbraquage à 118 millions : comment Crédit Mutuel Arkéa a récupéré une partie du butinAmundi met un fonds actions sur Ethereum : la TradFi européenne passe à l’offensiveLes data centers ont-ils déclenché la correction ? Wall Street perd 5 % sur le Nasdaq25 000 bitcoins ont quitté Binance en 48 heures : faut-il y voir un signal de panique ?
L’Algérie veut faire entrer l’or des mariages dans ses banques
Marché Maghreb

L’Algérie veut faire entrer l’or des mariages dans ses banques

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Dans les foyers algériens, l’or ne dort pas dans un coffre de banque. Il circule au gré des mariages, se transmet en héritage, s’échange de main à main chez le bijoutier du quartier. Un patrimoine populaire, affectif, et surtout invisible pour l’État. C’est précisément cet angle mort que la Banque d’Algérie entend désormais éclairer.

Le régulateur a publié son règlement n° 26-04 au Journal officiel n° 77, daté du 4 novembre 2026. Un texte court en apparence, mais dont la portée est inédite : pour la première fois, l’institution monétaire fixe les règles d’intervention des banques commerciales et des établissements financiers sur le marché de l’or. Autrement dit, elle pose les fondations d’un marché qui, jusqu’ici, n’existait tout simplement pas dans le circuit officiel.

D’un marché de l’ombre à un marché encadré

Avant ce texte, où achetait-on de l’or en Algérie ? Chez un joaillier, auprès d’un particulier, dans des transactions souvent discrétionnaires et, disons-le franchement, largement informelles. Le métal précieux restait cantonné à une économie de proximité, hors de portée du système bancaire et de toute traçabilité.

Le règlement renverse cette logique. Il autorise désormais les banques et les établissements financiers à mener, avec des personnes physiques comme morales, une gamme d’opérations qui n’avait aucune existence légale encadrée auparavant :

  • l’achat et la vente d’or, au comptant et à terme ;
  • le dépôt et la conservation d’or ;
  • l’ouverture de comptes-or ;
  • le gage et le nantissement d’or ;
  • les financements et les prêts garantis ou adossés à l’or.

Cette liste mérite qu’on s’y arrête. Le compte-or, par exemple, permettrait à un épargnant de détenir du métal sans le stocker chez lui. Le prêt adossé à l’or, lui, transforme un bijou dormant en garantie de crédit. On passe d’un objet qu’on cache à un actif qu’on fait travailler. C’est un changement de nature, pas seulement de forme.

Qualité, pureté, provenance : le nerf de la guerre

Un marché de l’or ne tient debout que sur la confiance. Et la confiance, ici, se joue sur un mot : la traçabilité. Le texte l’a visiblement compris. Il impose que l’évaluation et la valorisation de l’or issu du marché local respectent les normes fixées par les organismes nationaux officiels compétents en la matière.

Surtout, les banques devront mettre en place des procédures pour vérifier la qualité et la pureté du métal, établir sa provenance, assurer sa traçabilité et contrôler la fiabilité de la documentation qui l’accompagne. En clair : fini l’or dont personne ne connaît l’origine. Chaque lingot, chaque pièce devra avoir une histoire vérifiable.

Ce point est loin d’être anecdotique. Sur les marchés internationaux, la question de l’origine de l’or est devenue centrale, notamment pour écarter les métaux issus de circuits illicites ou de l’orpaillage clandestin. En calant ses exigences sur ce standard, l’Algérie envoie un signal : elle ne veut pas d’un marché au rabais, mais d’un dispositif capable, à terme, de dialoguer avec les normes mondiales.

Faire de l’or un instrument financier à part entière

L’objectif affiché par la Banque d’Algérie est limpide : intégrer progressivement l’or dans l’activité bancaire pour transformer un actif traditionnellement détenu et échangé de façon informelle en un instrument financier encadré, transparent et traçable.

Derrière l’intention technique se cache une ambition économique plus large. L’or thésaurisé par les ménages représente une épargne considérable mais totalement figée. Elle ne finance rien, ne circule pas, échappe aux statistiques. En l’attirant vers le système bancaire, l’État espère mobiliser cette richesse dormante, un peu à la manière dont l’Inde a tenté, avec son « Gold Monetisation Scheme » lancé en 2015, de faire sortir les tonnes d’or stockées dans les foyers pour les réinjecter dans l’économie.

La comparaison a ses limites. L’expérience indienne a montré que capter l’or des particuliers est un exercice redoutablement difficile : les ménages rechignent à confier à une banque un bien chargé de valeur sentimentale, parfois transmis sur plusieurs générations. Et c’est là que l’Algérie touche à quelque chose de délicat.

Car l’or, dans ce pays, n’est pas qu’un placement. Il est profondément ancré dans la culture nationale : les mariages, les cadeaux, les héritages. C’est un marqueur social, un filet de sécurité familial, une forme de confiance qui ne passe pas par les institutions. Convaincre une mère de déposer les bijoux destinés à sa fille sur un compte-or relève moins de la réglementation que de la psychologie collective.

Un pari de long terme

Le texte pose un cadre, il ne crée pas un marché du jour au lendemain. Tout dépendra de la manière dont les banques s’en empareront, de la qualité des infrastructures de certification, et surtout du niveau de confiance que le dispositif inspirera aux Algériens. Un marché de l’or, aussi bien conçu soit-il sur le papier, reste une coquille vide tant que les épargnants n’y entrent pas.

Il faut aussi rappeler une évidence que l’engouement culturel pour l’or tend à faire oublier : le métal jaune n’offre aucun rendement en soi et son cours peut fluctuer fortement. Adossé à des prêts ou intégré dans des produits financiers, il introduit une volatilité que ni les banques ni les particuliers ne doivent sous-estimer.

Reste que la direction est claire. En ouvrant la porte de son système bancaire au marché de l’or, l’Algérie tente une opération que peu de pays ont réussie pleinement : réconcilier une tradition séculaire avec les exigences de la finance moderne. Le règlement 26-04 n’en est que la première pierre. La suite dépendra de ceux qui, demain, oseront déposer leur or au guichet plutôt que dans l’armoire.

Jean Claude Convenant