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Alger construit en 40 jours des labos aux frontières : l’armée en première ligne de la bataille des importations
Marché Maghreb

Alger construit en 40 jours des labos aux frontières : l’armée en première ligne de la bataille des importations

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Quarante jours pour un laboratoire, soixante pour l’autre. Le chiffre n’est pas anodin : il dit tout de la manière dont l’Algérie entend désormais traiter le dossier sensible des importations. Ce samedi 7 novembre, le Premier ministre Sifi Ghrieb a inauguré deux structures de contrôle sanitaire et de qualité des marchandises, l’une à l’aéroport d’Alger, l’autre au port de la capitale. Derrière les coupures de ruban, une phrase résume l’ambition affichée : il faut des « soldats pour protéger l’économie ».

Quand la Défense nationale se charge de bâtir des laboratoires

Ce n’est pas un ministère technique qui a mené le chantier, mais les services du ministère de la Défense nationale. L’ordre venait d’en haut : le président Abdelmadjid Tebboune avait instruit la création de ces laboratoires lors du Conseil des ministres du 7 juin dernier. Cinq mois plus tard, les deux sites sont opérationnels. Le communiqué des services du Premier ministre insiste sur ce « temps record », et pour une fois la formule n’a rien d’exagéré.

Que des militaires soient mobilisés pour ériger des infrastructures civiles n’est pas une première en Algérie. Le génie militaire est régulièrement sollicité pour des projets jugés stratégiques, des logements aux routes en passant par certaines unités industrielles. Mais le symbole, ici, mérite qu’on s’y arrête. Confier le contrôle des importations à l’armée revient à hisser la question au rang d’enjeu de souveraineté. Ce n’est plus seulement une affaire de douanes et de normes. C’est, dans le discours officiel, une ligne de défense.

Sur place, Ghrieb était entouré d’un aréopage ministériel révélateur : Intérieur, Santé, Transports, Commerce extérieur, Commerce intérieur, auxquels s’ajoutaient des représentants du MDN, des services de sécurité et des Douanes. Rarement un contrôle de laboratoire aura réuni autant de galons et de portefeuilles.

Contrôler avant que la marchandise n’atteigne le consommateur

Le principe affiché est simple : plus aucun produit importé, « quel qu’il soit », ne devrait arriver sur le marché sans passer au crible des analyses. Détecter la fraude, en déterminer la nature, engager les poursuites. Le communiqué parle d’une « approche globale » couvrant toute la chaîne d’approvisionnement, de la frontière jusqu’à l’étal.

L’expérience des deux sites d’Alger n’est qu’un début. Le Premier ministre l’a dit sans ambiguïté : le dispositif sera généralisé à l’ensemble des postes frontaliers du pays. Tebboune avait d’ailleurs demandé des laboratoires dans tous les ports et aéroports. On passe donc d’une opération pilote à une politique nationale, avec ce que cela suppose de moyens humains, matériels et logistiques.

Pour le consommateur algérien, l’intention est lisible. Combien de scandales, ces dernières années, autour de produits alimentaires avariés, de viandes importées aux conditions sanitaires douteuses, de denrées ne respectant pas les normes affichées sur l’emballage ? La promesse d’un filtrage systématique répond à une inquiétude réelle. Reste à voir si la réalité suivra la rapidité du béton.

Un signal autant économique que politique

Il faut le dire : ces laboratoires ne tombent pas du ciel. Ils s’inscrivent dans une séquence plus large où l’Algérie resserre méthodiquement la vis sur ses importations. Encadrement des devises, licences, exigences sanitaires renforcées sur les viandes, limitation de certains flux pour protéger la production locale : Alger multiplie les instruments depuis plusieurs années. L’objectif assumé est double. Réduire la facture des importations, qui pèse lourd sur une économie encore très dépendante des hydrocarbures. Et pousser la substitution par le produit national.

Vu sous cet angle, le contrôle sanitaire devient aussi un outil de régulation commerciale. Un laboratoire qui recale une cargaison pour non-conformité protège le consommateur, oui. Mais il filtre également ce qui entre dans le pays. Les deux logiques se superposent, et c’est précisément ce qui rend l’outil puissant — et potentiellement délicat à manier.

Car la question, pour les importateurs comme pour les partenaires commerciaux de l’Algérie, sera celle de la prévisibilité. Des analyses « précises » et systématiques, promet le gouvernement. Encore faut-il que les délais de traitement ne transforment pas les ports et aéroports en goulots d’étranglement, avec des marchandises périssables bloquées en attente de verdict. La capacité réelle de ces laboratoires à absorber des volumes considérables sera le vrai test. Bâtir vite, c’est une chose. Faire tourner la machine sans paralyser le commerce, c’en est une autre.

Pour les observateurs au Maghreb, cette initiative s’inscrit dans une tendance régionale. Tunisie, Maroc, Algérie : tous cherchent à mieux contrôler ce qui franchit leurs frontières, entre protection du pouvoir d’achat, défense des filières locales et lutte contre les importations frauduleuses. La méthode algérienne se distingue par sa dimension verticale et sa cadence militaire.

Au fond, ces deux laboratoires racontent une vision. Celle d’un État qui veut reprendre la main sur ses flux commerciaux et qui n’hésite plus à mobiliser l’appareil de défense pour y parvenir. L’image du « soldat » protégeant l’économie n’est pas qu’une figure de style. Elle traduit une conviction : dans la bataille des importations, l’Algérie a choisi de se poster aux frontières. Le succès se jugera non pas aux rubans coupés, mais aux cargaisons effectivement contrôlées, et aux fraudes effectivement interceptées, dans les mois qui viennent.

Jean Claude Convenant