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Au Brésil, la crypto passe désormais plus de frontières que le dollar lui-même

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Voilà un chiffre qui devrait faire réfléchir les banquiers centraux. Au Brésil, l’argent qui traverse les frontières via les cryptomonnaies circule désormais plus vite, et en plus grand volume, que les capitaux qui empruntent les canaux financiers classiques. Ce n’est pas un militant du bitcoin qui l’affirme, mais le Fonds monétaire international lui-même.

Pour une institution aussi prudente que le FMI, le constat a valeur de signal d’alarme. Ce que l’on présentait il y a encore quelques années comme une curiosité de geeks est devenu, dans la neuvième économie mondiale, un rouage majeur des mouvements de capitaux. Et les autorités, elles, peinent à suivre.

Un basculement qui dépasse le cas brésilien

Il faut comprendre ce que signifie « flux transfrontaliers ». Il s’agit de tout l’argent qui entre et sort d’un pays : investissements étrangers, transferts de fonds des expatriés, paiements commerciaux, mouvements spéculatifs. Traditionnellement, tout cela transite par les banques, les systèmes de virement internationaux comme SWIFT, ou les bureaux de change. Des circuits lents, coûteux, mais surveillés.

Le FMI observe que, dans le cas brésilien, les crypto-actifs ont pris le dessus sur ce dispositif historique. Les stablecoins, ces jetons adossés au dollar comme l’USDT ou l’USDC, jouent ici un rôle central. Ils permettent d’envoyer l’équivalent de milliers de dollars à l’autre bout du monde en quelques minutes, pour des frais dérisoires, sans passer par la case bancaire.

On aurait tort de croire qu’il s’agit d’une bizarrerie locale. Le Brésil est plutôt un laboratoire grandeur nature de ce qui se joue dans nombre d’économies émergentes. Là où la monnaie nationale est volatile, où l’inflation grignote le pouvoir d’achat, où l’accès au dollar physique est compliqué, la crypto devient un refuge et un outil de transaction. Le réal brésilien a connu ses années de turbulences ; le dollar numérisé sous forme de stablecoin offre une alternative séduisante.

Pourquoi le FMI s’inquiète

L’institution de Washington ne se contente pas de dresser un constat : elle appelle à un renforcement urgent de la surveillance. Et sa préoccupation se comprend aisément.

Quand les capitaux échappent aux radars officiels, plusieurs risques surgissent. Le premier est celui de la politique monétaire. Une banque centrale ne peut piloter efficacement le taux de change et les taux d’intérêt que si elle a une vision claire des flux qui entrent et sortent. Si une part croissante de ces mouvements se fait dans l’ombre, via des portefeuilles crypto que personne ne recense, le pilotage devient un exercice à l’aveugle.

Le deuxième risque touche à la stabilité financière. Les stablecoins ne sont pas exempts de fragilités : l’effondrement de TerraUSD en 2022 a rappelé, de façon brutale, qu’un jeton censé valoir un dollar pouvait s’effondrer en quelques heures et emporter des dizaines de milliards. Si une économie entière s’appuie sur ces instruments pour ses échanges internationaux, un incident de ce type prendrait une tout autre dimension.

Enfin, il y a la question, toujours sensible, du blanchiment d’argent et de l’évasion fiscale. Des canaux discrets et rapides sont, par nature, difficiles à tracer. Le FMI ne l’écrit pas frontalement, mais l’enjeu est là, en filigrane de ses recommandations.

Interdire ou encadrer : le vrai dilemme

Face à ce phénomène, deux tentations opposées existent. La première, brutale : verrouiller, interdire, criminaliser. Plusieurs pays ont tenté cette voie. Elle se révèle presque toujours inefficace, car elle pousse simplement l’activité vers des circuits encore plus opaques. À notre avis, c’est l’erreur classique du réflexe de contrôle qui produit l’inverse de l’effet recherché.

La seconde approche, celle vers laquelle le FMI semble pencher, consiste à encadrer plutôt qu’à réprimer. Reconnaître que ces flux existent, les intégrer dans les statistiques officielles, imposer des règles de transparence aux plateformes d’échange, exiger l’identification des utilisateurs sur les grandes transactions. C’est la logique qui inspire déjà le règlement MiCA en Europe, entré en application progressive depuis 2024.

Le Brésil n’est d’ailleurs pas resté les bras croisés. Le pays a adopté un cadre légal pour les crypto-actifs et sa banque centrale planche depuis plusieurs années sur le Drex, une version numérique du réal. L’idée : offrir un instrument public, souverain et traçable, qui puisse concurrencer les stablecoins privés sur leur propre terrain.

Ce que cela dit à nos lecteurs

Pour un lecteur francophone, ce basculement brésilien n’est pas une simple anecdote exotique. Il illustre une tendance de fond qui concerne aussi les pays du Maghreb, où les transferts de la diaspora représentent une part vitale des revenus et où les crypto-actifs séduisent une jeunesse connectée, souvent confrontée à des restrictions de change strictes. Quand envoyer de l’argent à sa famille coûte cher et prend des jours par les canaux officiels, la tentation du stablecoin est forte.

Reste que ces instruments ne sont pas des placements anodins. Volatilité pour la plupart des cryptomonnaies, risque de dépeg pour les stablecoins, absence de garantie publique en cas de faillite d’une plateforme : les dangers sont réels et rarement compris de ceux qui s’y aventurent. Le confort d’un transfert instantané peut masquer une prise de risque sérieuse.

Le message du FMI, au fond, est double. D’un côté, il acte une réalité que beaucoup préféraient ignorer : la crypto n’est plus un phénomène marginal, elle irrigue déjà l’économie réelle de grandes puissances émergentes. De l’autre, il rappelle que cette révolution silencieuse avance plus vite que les règles censées l’encadrer. L’histoire financière montre que ce décalage-là finit rarement sans casse.

Jean Claude Convenant