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Token ou action : le dilemme qui divise désormais les entreprises crypto

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Imaginez une entreprise qui a bâti sa réputation en émettant un jeton, l’a distribué à sa communauté, en a fait le symbole de son projet. Puis, quelques années plus tard, cette même société débarque en bourse avec une action classique. Deux titres, une seule maison. Lequel des deux capte réellement la valeur créée ? La question n’a rien d’académique. Elle occupe désormais les conseils d’administration comme les investisseurs, et elle était au cœur d’une table ronde récemment organisée par le cabinet de recherche Delphi Digital.

Deux véhicules pour une même valeur

Le problème est simple à formuler, beaucoup moins à résoudre. Une entreprise crypto qui possède à la fois un token natif et des actions cotées propose de fait deux façons de miser sur son succès. Sauf que ces deux instruments n’obéissent pas aux mêmes règles, ne donnent pas les mêmes droits, et ne s’adressent pas au même public.

L’action, c’est le monde connu. Elle représente une part du capital, ouvre parfois droit à des dividendes, confère un pouvoir de vote en assemblée générale. Elle est encadrée par des régulateurs, auditée, protégée par des décennies de jurisprudence. Le token, lui, vit dans un univers plus flou. Selon les cas, il sert à payer des frais de transaction, à participer à la gouvernance d’un protocole, à capter une partie des revenus, ou parfois… à rien de très précis sur le plan juridique.

Le risque saute aux yeux : quand une société détient les deux, l’un peut siphonner la valeur de l’autre. Si les profits remontent vers les actionnaires via des dividendes, à quoi bon détenir le token ? Et à l’inverse, si les mécanismes de rachat ou de redistribution favorisent le jeton, l’action perd de son intérêt. Les deux titres se retrouvent en concurrence frontale, au sein d’une même entité.

Pourquoi la vague d’IPO change la donne

Ce débat n’est pas nouveau, mais il gagne en intensité pour une raison précise : de plus en plus d’acteurs crypto choisissent la voie de l’introduction en bourse. Circle, l’émetteur du stablecoin USDC, a ouvert le bal cette année avec une entrée remarquée au Nasdaq. D’autres plateformes et infrastructures suivent le mouvement, attirées par la légitimité, l’accès à des capitaux plus larges et la sortie de la zone grise réglementaire.

Or beaucoup de ces entreprises ont, dans leur passé ou leur présent, un jeton associé à leur activité. Le jour où elles s’introduisent en bourse, la question devient concrète pour des milliers de détenteurs. Faut-il vendre son token pour acheter l’action ? Les deux vont-ils évoluer ensemble ou diverger ? Personne n’a de réponse tranchée, et c’est précisément ce vide qui nourrit l’inquiétude.

Il faut le dire : l’histoire récente n’incite pas à l’optimisme aveugle. On a vu des tokens perdre l’essentiel de leur valeur alors que l’entreprise derrière eux prospérait, faute de lien clair entre les revenus générés et le jeton. Le fameux « value accrual » — le mécanisme par lequel la réussite d’un projet se traduit en valeur pour le détenteur du token — reste le talon d’Achille de l’industrie.

Ce que ça change pour l’investisseur

Pour celui qui regarde ce secteur depuis la France, la Belgique, la Suisse ou le Maghreb, la leçon est valable bien au-delà de la crypto : détenir un titre ne garantit pas de capter la valeur créée par l’entreprise. C’est vrai pour une action mal structurée, ce l’est encore davantage pour un jeton dont le rôle économique reste flou.

Quelques questions méritent d’être posées avant de s’engager sur l’un ou l’autre :

  • Le token donne-t-il un droit réel sur les revenus ou la gouvernance, ou n’est-il qu’un objet spéculatif ?
  • L’action et le token sont-ils pensés comme complémentaires, ou entrent-ils en concurrence pour les mêmes flux financiers ?
  • Quel cadre juridique protège le détenteur en cas de faillite ou de conflit ?

Ces interrogations ne relèvent pas du détail technique. Elles déterminent si l’on achète une part d’entreprise ou une promesse dont personne ne garantit l’exécution. Rappelons-le : les actifs numériques restent parmi les plus volatils du marché, et rien de ce qui précède ne constitue un conseil d’investissement.

Vers un modèle hybride ?

Certains dirigeants du secteur défendent l’idée que token et action peuvent coexister à condition de leur assigner des fonctions distinctes. L’action pour capter les profits de l’entreprise, le token pour faire fonctionner le protocole et récompenser les utilisateurs. Sur le papier, la séparation est élégante. Dans les faits, elle suppose une transparence et une rigueur que peu d’acteurs ont démontrées jusqu’ici.

D’autres estiment que la multiplication des IPO va progressivement pousser les tokens vers la marge, voire les rendre superflus pour les entreprises les plus matures. Pourquoi s’embarrasser d’un instrument juridiquement fragile quand on peut lever des fonds via un marché boursier réglementé et reconnu ? La question mérite d’être posée sans tabou.

Le débat lancé par Delphi Digital ne se refermera pas de sitôt. Il touche à la nature même de ce que l’industrie crypto a longtemps promis : une redistribution de la valeur vers les communautés, et non vers les seuls actionnaires classiques. Si les IPO devaient inverser cette logique, ce serait un tournant idéologique autant que financier. Reste à savoir lequel, du token ou de l’action, sortira gagnant de cette cohabitation forcée. Pour l’instant, la réponse honnête est : cela dépend entièrement de la manière dont chaque entreprise choisit de construire le pont entre les deux.

Jean Claude Convenant