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Capital-risque crypto : à peine 61 levées en juin, du jamais-vu depuis 2020

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Soixante et une opérations. C’est tout ce que le capital-risque crypto a produit en juin. Pour retrouver un mois aussi maigre, il faut remonter à novembre 2020 et ses 49 tours de table — une époque où le bitcoin flirtait à peine avec les 20 000 dollars et où le mot « altcoin » sentait encore le soufre. Les chiffres de CryptoRank sont sans appel : le financement des jeunes pousses du secteur traverse sa pire période depuis six ans.

Et pourtant, l’argent n’a pas disparu. Sur le seul mois de juin, 1,44 milliard de dollars ont bel et bien changé de mains. Le paradoxe est là, entier : les capitaux coulent toujours, mais dans des tuyaux de plus en plus étroits, vers de moins en moins de projets, portés par de moins en moins de financiers. Le robinet ne s’est pas fermé. Il s’est simplement rétréci.

Une chute de moitié en un mois

Regardons la mécanique de près, parce qu’elle raconte tout. En mai, on comptait 89 tours de table. En juin, 61. Soit un recul de 31,5 % en quatre semaines à peine, et un volume inférieur de 52 % à la moyenne mensuelle habituelle. Ce n’est pas un ralentissement. C’est un décrochage.

Le pic de mars 2022 appartient désormais à un autre monde. À l’époque, 218 opérations avaient été bouclées en un seul mois. La comparaison donne le vertige : le marché a été divisé par plus de trois. Les levées de 2022 se faisaient dans l’euphorie post-confinement, à un moment où l’argent gratuit inondait la tech et où n’importe quelle idée assortie d’un livre blanc trouvait preneur. Ce temps-là est révolu, et il ne reviendra probablement pas sous cette forme.

Le plus révélateur n’est peut-être pas le nombre de deals, mais le nombre de mains qui signent les chèques. Au deuxième trimestre, seulement 651 investisseurs uniques ont participé à une levée de fonds ou à une vente de tokens. C’est le plancher des six dernières années. Au sommet de 2022, ils étaient 2 564. Autrement dit : trois signataires sur quatre ont quitté la table. Les touristes du capital-risque, ceux qui débarquaient en pleine bulle avec l’espoir d’un rendement rapide, ont plié bagage.

Ce que ce resserrement raconte vraiment

Faut-il y voir la mort annoncée du financement crypto ? Non, et il faut le dire clairement. Ce qui se joue ressemble davantage à une purge qu’à une agonie. Quand un marché passe de 2 500 investisseurs à 650, ce ne sont pas les meilleurs qui partent en premier. Ce sont les moins convaincus, les moins solides, ceux qui suivaient la mode plutôt qu’une conviction.

Résultat : les capitaux se concentrent. Un ticket moyen plus gros, sur des dossiers triés sur le volet, adoubés par des fonds qui ont survécu à l’hiver crypto de 2022-2023. C’est brutal pour les fondateurs de projets de second rang, qui peinent désormais à boucler un tour de table. Mais pour un investisseur institutionnel, un marché où l’on ne finance que les projets les plus crédibles n’a rien d’une catastrophe. C’est même, parfois, le signe d’une maturité.

Autre indice qui va dans ce sens : les fusions-acquisitions. Sur le trimestre, elles ont atteint 7,23 milliards de dollars, soit cinq fois le montant des levées de fonds de juin. Le message est limpide. Plutôt que de miser sur une nouvelle pépite incertaine, les acteurs établis préfèrent racheter ce qui existe déjà, ce qui fonctionne, ce qui a des utilisateurs. La croissance se fait par consolidation, pas par éclosion. C’est le comportement d’un secteur qui sort de l’adolescence.

Paradigm change de disque

Le mouvement le plus symbolique du trimestre vient de Paradigm. Le fonds, l’un des plus influents de l’univers crypto, a bouclé un véhicule d’investissement de 1,2 milliard de dollars. Un montant colossal, surtout dans un contexte de disette apparente. Mais le détail qui compte est ailleurs : ce fonds ne se limite plus à la crypto. Il s’ouvre à l’intelligence artificielle et à la robotique.

Voilà qui en dit long. Quand l’un des noms les plus emblématiques du capital-risque crypto élargit son mandat pour aller chercher l’IA, il envoie deux signaux à la fois. Le premier : il y a toujours de l’argent à déployer, et beaucoup. Le second, plus dérangeant : la crypto seule ne suffit plus à absorber ces montants ni à justifier des rendements. Les fonds diversifient. Ils ne parient plus tout sur un seul cheval.

Pour les entrepreneurs et développeurs francophones — de Paris à Casablanca en passant par Genève ou Tunis, où l’écosystème blockchain grandit doucement — la leçon est double. Lever des fonds en 2025 exige un projet solide, un vrai produit, des revenus ou une communauté réelle. L’époque du token vendu sur une promesse est terminée. Mais il reste des capitaux considérables pour ceux qui savent convaincre. Le marché n’est pas fermé. Il est devenu exigeant.

Un signal à interpréter avec prudence

Attention toutefois à ne pas surinterpréter un seul mois. Le capital-risque est cyclique par nature, et les données mensuelles peuvent être volatiles : un ou deux méga-deals qui glissent d’un mois à l’autre suffisent à fausser la lecture. La tendance de fond sur le trimestre, elle, est plus fiable — et elle confirme le resserrement.

Ce qu’il faut retenir, c’est que le financement crypto vit une transition, pas un effondrement. Moins de projets, mais mieux triés. Moins d’investisseurs, mais plus sérieux. Des fonds qui regardent au-delà de la seule blockchain. Reste une question ouverte, que personne ne tranche encore : ce plancher de juin marque-t-il le point bas d’un cycle, ou le début d’une nouvelle normalité, plus sobre et plus sélective ? Les prochains trimestres donneront la réponse. En attendant, une chose est sûre : l’argent facile, lui, ne reviendra pas de sitôt.

Jean Claude Convenant