Sept milliards de dollars. C’est la somme que Mike Wirth, patron de Chevron, envisage de remettre sur la table au Venezuela. Un chiffre qui claque, surtout quand on sait où il atterrit : dans le pays le plus imprévisible de l’industrie pétrolière mondiale, celui qui possède les plus grandes réserves prouvées de brut de la planète mais qui a réussi le tour de force d’en produire de moins en moins.
Le géant américain n’est pas un nouveau venu à Caracas. Chevron y opère depuis près d’un siècle, à travers des coentreprises avec la compagnie nationale PDVSA. Ce qui frappe, c’est le moment choisi pour rouvrir grand les vannes de l’investissement. Parce que parier autant sur le Venezuela aujourd’hui, ce n’est pas un calcul d’ingénieur. C’est un acte de foi.
Un terrain miné par les sanctions
Il faut le dire clairement : le Venezuela est l’un des dossiers les plus toxiques qui soient pour une entreprise cotée à Wall Street. Depuis 2019, Washington a empilé les sanctions contre le régime de Nicolas Maduro, étranglant les exportations de brut et transformant chaque baril vendu en casse-tête juridique. Chevron a dû obtenir des licences spécifiques du Trésor américain pour continuer à opérer et à rapatrier une partie de sa production.
Ces autorisations, arrachées au fil des négociations diplomatiques, sont par nature fragiles. Elles dépendent de l’humeur de la Maison-Blanche, des rapports de force géopolitiques et du calendrier électoral américain. Un revirement à Washington, et l’investissement peut se retrouver gelé du jour au lendemain. Voilà le décor dans lequel Mike Wirth veut engager 7 milliards de dollars.
Pourquoi accepter un tel niveau d’incertitude ? Parce que le sous-sol vénézuélien reste l’un des plus généreux du monde. Le pays revendique environ 300 milliards de barils de réserves prouvées, davantage que l’Arabie saoudite. Le problème n’a jamais été la ressource. Il a toujours été la capacité à l’extraire, à la financer et à la vendre sans se brûler les doigts.
La patience comme stratégie
Le titre de la dépêche des « Echos » résume bien l’affaire : la patience à l’état brut. Chevron joue le temps long, celui des majors pétrolières habituées à raisonner en décennies plutôt qu’en trimestres. Là où d’autres ont plié bagage — de nombreux groupes occidentaux ont quitté le Venezuela au fil des crises —, l’Américain reste et double la mise.
Ce choix dit quelque chose de la philosophie de Wirth. À l’heure où la transition énergétique domine les discours et où les concurrents européens comme TotalEnergies, Shell ou BP affichent des ambitions dans le renouvelable, Chevron assume une ligne plus terre à terre : les hydrocarbures ont encore de longues années devant eux, et mieux vaut sécuriser dès maintenant l’accès aux gisements les plus prometteurs, même dans les zones les plus compliquées.
Le pari repose sur une hypothèse : que le Venezuela finisse par se normaliser, au moins partiellement. Une détente diplomatique, un assouplissement durable des sanctions, une remontée de la production, et Chevron se retrouverait idéalement positionné, avec une longueur d’avance sur des concurrents qui auraient attendu que la poussière retombe. C’est le raisonnement classique de l’investisseur contrariant : entrer quand tout le monde fuit.
Ce que ce pari nous apprend
Reste que le contrariant qui a raison passe pour un visionnaire, et celui qui a tort pour un imprudent. Entre les deux, souvent, seul le hasard des événements géopolitiques tranche. Et sur ce terrain, l’histoire récente du Venezuela invite à la prudence : dévaluation, hyperinflation, effondrement de PDVSA, exode de millions d’habitants. Le risque pays y est parmi les plus élevés du monde.
Pour l’investisseur qui suit Chevron de loin, cet engagement mérite d’être gardé en tête. Le groupe reste un mastodonte diversifié, présent aux États-Unis, au Kazakhstan, en Australie et ailleurs. Le Venezuela ne représente qu’une pièce du puzzle. Mais 7 milliards, ce n’est pas de la monnaie de poche, et la manière dont ce dossier évoluera en dira long sur la capacité de la direction à lire les vents politiques.
Il y a aussi une leçon plus large, valable bien au-delà de l’énergie. Les grandes entreprises ne prennent pas leurs décisions dans le vide des tableaux Excel. Elles parient sur des scénarios politiques, sur la stabilité d’un régime, sur les intentions d’une administration à Washington. Autant de variables qu’aucun modèle financier ne sait vraiment quantifier. Pour les lecteurs du Maghreb, où plusieurs économies dépendent elles aussi des hydrocarbures et de leurs partenaires étrangers, le message résonne : l’argent du pétrole ne coule jamais sans conditions.
Mike Wirth a choisi son camp. Il mise sur le fait que le brut vénézuélien vaudra, un jour, bien plus que les tracas qu’il impose aujourd’hui. Peut-être. La patience, dans ce métier, finit parfois par payer. Encore faut-il que le temps joue en votre faveur — et au Venezuela, le temps a rarement tenu ses promesses.