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Coldcard : 88,6 millions de dollars envolés à cause d’une seule ligne de code mal configurée

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un paramètre à zéro. Une seule ligne de configuration. Et cinq ans de portefeuilles Bitcoin fragilisés sans que personne s’en aperçoive. L’affaire Coldcard, c’est l’histoire d’un détail technique invisible qui s’est transformé en l’un des vols les plus insidieux de l’année.

Fin juillet, le préjudice était estimé à 38 millions de dollars. Le 1er août, il grimpait déjà à 88,6 millions. Soit 1 367 bitcoins siphonnés sur 4 585 adresses. Et le plus troublant dans tout ça : l’attaquant n’a pas bougé le moindre satoshi depuis. Comme s’il attendait. Comme s’il savait que d’autres victimes allaient tomber.

Un générateur de hasard qui n’en était pas un

Pour comprendre l’ampleur du désastre, il faut revenir à ce qu’est censé faire un hardware wallet. Sa raison d’être tient en un mot : générer une clé privée impossible à deviner. Tout repose sur l’entropie, cette dose de hasard pur qui rend une seed unique parmi un nombre astronomique de possibilités. Un standard sérieux vise 128 bits d’entropie. En dessous, la porte s’entrouvre.

Or les Coldcard concernés n’atteignaient pas ce seuil, loin de là. Coinkite, le fabricant, a fini par reconnaître que les modèles Mk4, Mk5 et Q — présentés au départ comme épargnés — produisaient eux aussi des seeds affaiblies, autour de 72 bits d’entropie. Le Mk3, lui, tombait à un vertigineux 40 bits. Les Mk2 figurent également sur le chemin vulnérable. Autant dire que, pour un attaquant équipé et patient, deviner ces clés relevait moins de la loterie que du travail de force brute méthodique.

L’origine du problème a de quoi faire grincer des dents n’importe quel développeur. Un paramètre de compilation baptisé MICROPY_HW_ENABLE_RNG était laissé à zéro dans la configuration de production. La bibliothèque libngu vérifiait simplement que ce paramètre existait, sans jamais contrôler sa valeur. Résultat : la génération de clés basculait vers un générateur logiciel de secours, alimenté non pas par une vraie source de hasard, mais par l’identifiant unique de la puce et les registres d’horloge. Des données prévisibles. Reconstituables. C’est tout le contraire de ce qu’on attend d’un coffre-fort numérique.

Cinq ans dans l’angle mort

Le défaut est apparu en mars 2021. Toutes les adresses compromises ont été créées après cette date — un marqueur qui ne trompe pas. Pendant cinq ans, des utilisateurs ont sécurisé leurs bitcoins en pensant appliquer les meilleures pratiques du marché, alors que leur seed reposait sur un tirage truqué.

Jan Rothen, ingénieur logiciel qui revendique un master en informatique et plus de vingt-cinq ans de métier, n’a pas mâché ses mots sur X. Pour lui, ce n’est pas un simple accident : le générateur de nombres aléatoires de Coldcard est retombé silencieusement sur une source non cryptographique pendant cinq ans, et cela suffit selon lui à disqualifier l’appareil. On peut trouver le jugement sévère. Il pose pourtant une vraie question : combien de temps un bug de cette nature peut-il rester invisible dans un produit dont la sécurité est l’unique argument de vente ?

Car c’est bien là le cœur du malaise. Le hardware wallet est vendu comme la solution ultime pour échapper aux risques des plateformes centralisées et des portefeuilles logiciels. « Not your keys, not your coins », répète-t-on dans l’écosystème. Sauf que si les clés elles-mêmes sont générées de travers, la promesse s’effondre. On ne parle pas ici d’un phishing ou d’une négligence de l’utilisateur : le défaut était niché au plus profond du code, invisible à l’œil nu.

Ce que ça change concrètement

Pour tous ceux qui possèdent un Coldcard acheté après mars 2021, le message est clair : la vigilance s’impose. Seuls trois produits de la gamme Coinkite échappent au problème — le TAPSIGNER, l’OPENDIME et le SATSCARD. Les Mk2, Mk3, Mk4, Mk5 et Q, eux, sont tous sur le chemin vulnérable à des degrés divers.

Il faut le dire : détenir des fonds sur une adresse potentiellement affaiblie, c’est vivre sur une bombe à retardement. L’attaquant qui dort actuellement peut se réveiller à tout moment, et le fait qu’il n’ait rien déplacé n’est en rien rassurant — cela ressemble plutôt à une opération patiente, méthodique, en cours d’exécution.

Cette affaire tombe à un moment où l’auto-conservation a le vent en poupe, notamment auprès des épargnants francophones, en France comme au Maghreb, où la méfiance envers les plateformes centralisées pousse de plus en plus d’utilisateurs vers les solutions matérielles. L’épisode Coldcard rappelle une vérité inconfortable : déléguer sa confiance à un objet, aussi réputé soit-il, n’est jamais un chèque en blanc. La sécurité en crypto n’est pas un état, c’est un processus. Il faut suivre les annonces des fabricants, comprendre a minima ce qui protège réellement ses fonds, et ne jamais considérer un appareil comme infaillible sous prétexte qu’il coûte cher.

Nous ne délivrons aucun conseil d’investissement ici, mais un constat s’impose : dans un secteur où une erreur de compilation peut coûter près de 90 millions de dollars, la transparence du code et la réactivité des fabricants comptent au moins autant que le marketing. Coinkite est désormais attendu au tournant. Et les propriétaires de Coldcard, eux, feraient bien de ne pas attendre pour se renseigner.

Jean Claude Convenant