Envoyer de l’argent d’un bout à l’autre du monde pour quelques centimes, en quelques secondes, sans passer par une banque. Voilà la promesse martelée depuis des années par l’écosystème crypto pour vendre les stablecoins, ces jetons adossés à une monnaie officielle comme le dollar. Sauf que la réalité, une fois qu’on ouvre le capot, est nettement moins reluisante.
Une étude du Crédit Agricole vient rappeler une évidence trop souvent balayée d’un revers de main : le chiffre affiché sur la blockchain ne raconte qu’une partie de l’histoire. Selon la banque française, le coût réel d’un transfert en stablecoin se situe en réalité entre 0,18 % et 1,80 % du montant transféré. On est loin, très loin, du « presque zéro » vendu dans les publicités.
Ce que les frais de gas ne disent pas
Quand un particulier envoie des USDT ou des USDC sur une blockchain, il voit s’afficher un montant de frais réseau — les fameux « frais de gas ». Sur certains réseaux, ces frais peuvent effectivement tomber à quelques centimes. C’est ce chiffre-là que l’industrie aime brandir. Le problème, c’est qu’il ne représente qu’un maillon de la chaîne.
Le Crédit Agricole pointe deux angles morts. D’abord, les frais de conversion. Pour utiliser un stablecoin, il faut d’abord transformer des euros ou des dollars « classiques » en jetons numériques, puis souvent refaire l’opération inverse à l’arrivée. Chaque passage par une plateforme d’échange ou un service de conversion prélève sa commission. Ensuite, l’infrastructure de paiement elle-même : les intermédiaires techniques qui rendent l’opération possible, du portefeuille au prestataire de rampe d’entrée et de sortie, se rémunèrent.
Additionnez tout cela, et le « transfert gratuit » se transforme en une facture qui, dans le pire des cas, grimpe à 1,80 %. Sur un virement de 10 000 euros, on parle donc potentiellement de 180 euros de frais réels. De quoi relativiser sérieusement la révolution annoncée.
La comparaison qui change tout
Faut-il pour autant jeter les stablecoins avec l’eau du bain ? Non, et c’est là que l’analyse mérite d’être nuancée. Le point de comparaison compte énormément.
Prenons les transferts d’argent internationaux, ce marché où des travailleurs envoient chaque mois une partie de leur salaire à leur famille restée au pays. La Banque mondiale rappelle régulièrement que le coût moyen d’un envoi de fonds transfrontalier tourne autour de 6 % du montant, et grimpe bien plus haut sur certains corridors. Pour les diasporas maghrébines et subsahariennes en France, en Belgique ou en Suisse, qui envoient des sommes vers le Maroc, l’Algérie ou la Tunisie, la douloureuse est bien connue : commissions fixes, marges cachées sur le taux de change, délais interminables.
Face à ces 6 %, une fourchette de 0,18 % à 1,80 % reste, il faut le dire, un progrès tangible. Le stablecoin n’est donc pas « gratuit », mais il peut être nettement moins cher que les circuits traditionnels sur ces trajets-là.
En revanche, si l’on compare avec un simple virement SEPA au sein de la zone euro — gratuit ou quasi gratuit et désormais instantané — la promesse s’effondre. Payer jusqu’à 1,80 % pour faire ce qu’une banque européenne fait pour rien n’a aucun sens. Tout dépend donc de l’usage.
Une mise au point qui tombe à pic
Que le Crédit Agricole s’empare du sujet n’a rien d’anodin. Les stablecoins sont devenus un enjeu stratégique pour le secteur bancaire, coincé entre la tentation de les intégrer et la crainte d’être court-circuité. En Europe, le règlement MiCA encadre désormais leur émission, et plusieurs grands acteurs financiers réfléchissent à leurs propres jetons ou à des solutions de paiement adossées.
Dans ce contexte, rappeler que le coût affiché n’est pas le coût réel a une dimension pédagogique — et, disons-le, un intérêt bien compris pour une banque traditionnelle qui n’a aucune raison de vanter un concurrent potentiel. Cela n’invalide pas le constat pour autant : les chiffres sont là, et ils correspondent à une réalité que tout utilisateur régulier a déjà éprouvée. La conversion coûte cher, surtout aux petits montants où les commissions fixes pèsent proportionnellement plus lourd.
C’est peut-être le point le plus important à retenir. Les frais en pourcentage masquent une injustice mathématique : plus la somme transférée est faible, plus le coût relatif explose. Celui qui envoie 100 euros ne bénéficie pas du même traitement que celui qui en déplace 100 000. La promesse d’inclusion financière, souvent mise en avant pour justifier l’essor des stablecoins, se heurte donc à cette mécanique des frais fixes.
Ce qu’il faut en conclure
Le stablecoin n’est ni le miracle sans frais vanté par ses promoteurs, ni l’arnaque coûteuse que certains dénoncent. C’est un outil dont la pertinence dépend entièrement du contexte : le corridor emprunté, le montant en jeu, le nombre de conversions nécessaires.
Pour un envoi vers un pays où les canaux classiques prélèvent 5 ou 6 %, le calcul peut jouer en faveur des jetons numériques. Pour un transfert domestique en zone euro, l’intérêt est nul, voire négatif. Et dans tous les cas, il reste des risques à ne jamais perdre de vue : la volatilité des réseaux, la fiabilité de l’émetteur du stablecoin, la sécurité des plateformes de conversion et la question, toujours ouverte, de savoir si le jeton est réellement adossé aux réserves qu’il prétend détenir.
La leçon de cette étude tient finalement en une phrase : méfiez-vous du chiffre affiché en gros, lisez celui écrit en petit. Un principe qui, dans la finance, ne vieillit jamais.