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Tether gagne 1,5 milliard en trois mois : la machine à cash discrète du monde crypto

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Mille cinq cents millions de dollars. C’est ce que Tether a engrangé entre avril et juin, en trois mois à peine. Pas une entreprise cotée à Wall Street, pas une banque centenaire : l’émetteur de l’USDT, ce jeton que des millions de traders utilisent chaque jour comme un dollar numérique sans y penser deux fois. L’attestation trimestrielle publiée par le groupe dévoile des chiffres qui donnent le vertige, et qui posent une question de fond : comment une société aussi discrète peut-elle être devenue l’une des plus rentables de la planète finance ?

Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes

Reprenons les données de l’attestation. Tether revendique 1,5 milliard de dollars de profit net d’exploitation sur le deuxième trimestre. Un excédent de réserves de 4,11 milliards. Et surtout, une capitalisation qui frôle désormais les 184,6 milliards de dollars pour l’USDT en circulation.

Pour saisir l’ampleur de la chose, il faut comprendre le mécanisme. Chaque fois qu’un utilisateur achète un USDT, il verse en théorie un dollar à Tether. Ce dollar, l’émetteur ne le laisse pas dormir : il l’investit, principalement dans des bons du Trésor américain. Or, avec des taux d’intérêt qui sont restés élevés ces derniers trimestres, ces placements rapportent gros. Très gros. Tether encaisse les intérêts pendant que les détenteurs de jetons, eux, ne touchent rien. Voilà le secret de cette rentabilité : un modèle qui ressemble à celui d’une banque, mais sans les contraintes d’une banque.

Ce n’est pas la première fois que les comptes de Tether affolent les compteurs. Sur l’ensemble de l’année 2024, le groupe avait déjà annoncé des profits records qui plaçaient sa rentabilité par employé loin devant celle des géants technologiques traditionnels. La société ne compte, en effet, qu’une poignée de collaborateurs comparée aux mastodontes de la tech ou de la banque. Rapporté au nombre de salariés, chaque tête génère des sommes que peu d’entreprises au monde peuvent revendiquer.

L’excédent de réserves, nerf de la guerre

Le chiffre des 4,11 milliards d’excédent mérite qu’on s’y arrête. C’est la différence entre ce que Tether détient réellement en réserve et ce qu’il doit garantir face aux jetons en circulation. En clair, c’est le coussin de sécurité. Plus il est épais, plus la promesse de convertir un USDT contre un vrai dollar tient la route en cas de tempête.

Et cette question de la garantie est le cœur du débat qui entoure Tether depuis des années. Les stablecoins ne valent que par la confiance qu’on leur accorde. Le jour où le marché doute de la capacité de l’émetteur à honorer les remboursements, la mécanique peut s’enrayer en quelques heures. On l’a vu de manière brutale avec l’effondrement du TerraUSD en mai 2022, un stablecoin dit « algorithmique » qui s’est volatilisé en emportant des dizaines de milliards de dollars. Tether, lui, avait tremblé à l’époque : son cours avait brièvement décroché sous le dollar avant de se rétablir. La leçon a marqué les esprits.

Depuis, le groupe multiplie les publications de comptes pour rassurer. Mais il faut le dire clairement : une attestation n’est pas un audit complet réalisé par un grand cabinet indépendant selon les standards les plus stricts. C’est une vérification de la photo des réserves à un instant donné. La nuance est importante, et elle continue d’alimenter les critiques de ceux qui réclament plus de transparence.

Un poids lourd que les régulateurs ne peuvent plus ignorer

À 184,6 milliards de dollars de capitalisation, l’USDT n’est plus un objet de niche pour initiés. C’est une pièce maîtresse de l’écosystème crypto mondial, la monnaie de référence sur d’innombrables plateformes d’échange. Quand un trader passe du Bitcoin à autre chose, il transite le plus souvent par l’USDT. Autant dire que la stabilité de ce jeton concerne bien au-delà de ses seuls détenteurs.

Cette montée en puissance n’a pas échappé aux autorités. En Europe, le règlement MiCA impose désormais un cadre strict aux émetteurs de stablecoins, avec des exigences de réserves et d’agrément qui ont d’ailleurs poussé certaines plateformes à ajuster la disponibilité de l’USDT pour leurs clients européens. Aux États-Unis, le débat sur l’encadrement des stablecoins avance, porté par une administration plus ouverte à la crypto qu’auparavant. Tether, dont les réserves sont massivement investies en dette américaine, se retrouve paradoxalement dans la position d’un acheteur non négligeable de bons du Trésor.

Pour les lecteurs francophones, du Maghreb à l’Europe, l’enjeu est concret. Dans les régions où l’accès au dollar physique est compliqué ou coûteux, les stablecoins comme l’USDT sont parfois utilisés comme réserve de valeur ou pour des transferts transfrontaliers. Cette usage réel, loin de la spéculation pure, explique en partie l’expansion continue de la capitalisation. Il rappelle aussi que derrière les milliards de profits se cachent des utilisateurs qui font, eux, confiance à une promesse.

Reste une réalité que ces chiffres flatteurs ne doivent pas faire oublier. La rentabilité de Tether repose largement sur des taux d’intérêt élevés. Le jour où les banques centrales rabaisseront durablement leurs taux, la manne des placements obligataires fondra mécaniquement. Le modèle est brillant tant que l’argent rapporte gros sans effort. Il le sera moins quand le vent tournera. En attendant, une chose est sûre : la société qui affiche 1,5 milliard de profit trimestriel n’a jamais été aussi puissante, ni aussi surveillée.

Cet article est fourni à titre d’information et ne constitue en aucun cas un conseil en investissement. Les crypto-actifs sont des placements volatils et risqués.

Jean Claude Convenant