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Marché Maghreb

Croissance à 4,9%, note relevée : pourquoi la Banque mondiale reste prudente sur le Maroc

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

4,9%. Voilà le chiffre que retiendront les communiqués officiels et les tribunes triomphantes. La croissance marocaine a filé bon train en 2025, et le pays a décroché son passage en catégorie investissement — le fameux graal des agences qui ouvre, en théorie, l’accès à des financements plus abondants et moins chers. Sur le papier, tout va bien. Sur le terrain, la Banque mondiale invite à ne pas se laisser griser.

Car derrière la vitrine, son dernier rapport dresse un portrait autrement plus contrasté. Deux angles morts, surtout, méritent qu’on s’y arrête : un marché de l’emploi que les nouvelles données du Haut-Commissariat au Plan révèlent bien plus vulnérable qu’on ne le croyait, et une transformation numérique restée à mi-chemin. Ce sont ces fissures, invisibles dans le PIB, qui pèseront sur les années à venir.

Un marché du travail qui se dévoile sous un jour cru

C’est peut-être l’enseignement le plus dérangeant du rapport. Le HCP a revu sa méthodologie statistique, et cette refonte change la lecture. Ce qu’on prenait pour une photographie du marché de l’emploi était en partie flou. L’image nette, désormais, montre un tissu bien plus précaire.

Il faut le dire clairement : quand une croissance à près de 5% ne suffit pas à consolider l’emploi, c’est que le lien entre richesse produite et travail créé s’est distendu. Le phénomène n’est pas propre au Maroc. Plusieurs économies émergentes connaissent cette croissance « sans emplois » où la valeur ajoutée se concentre dans des secteurs peu intensifs en main-d’œuvre, pendant que l’agriculture — historiquement gros pourvoyeur de postes dans le royaume — reste à la merci de la pluie.

La sécheresse a d’ailleurs longtemps servi d’explication commode aux à-coups du marché du travail marocain. Mais une refonte statistique qui révèle une fragilité structurelle, ce n’est plus un aléa climatique : c’est un problème de modèle. Un jeune diplômé de Casablanca ou de Fès qui peine à trouver un premier emploi ne se console pas avec un taux de croissance flatteur. Et c’est bien là que le bât blesse.

Le passage en catégorie investissement, une bonne nouvelle à relativiser

Entrons dans le détail de ce que signifie ce fameux passage en « catégorie investissement ». Pour un État, c’est un peu comme un dossier bancaire qui bascule du côté rassurant : les prêteurs internationaux considèrent que le risque de défaut est faible. Résultat concret, l’État peut emprunter à des taux plus doux, et certains grands fonds institutionnels — dont les statuts leur interdisent les dettes trop risquées — peuvent enfin acheter de la dette marocaine.

Sur le principe, c’est une reconnaissance. Elle récompense des années de discipline budgétaire et de réformes. Elle envoie un signal aux capitaux étrangers. Mais une note de crédit mesure la capacité d’un État à rembourser, pas la santé sociale de son économie. Un pays peut parfaitement rassurer ses créanciers tout en laissant une partie de sa jeunesse sur le carreau. Les deux réalités cohabitent, et le rapport de la Banque mondiale a le mérite de le rappeler sans détour.

À notre avis, c’est précisément le moment où la vigilance s’impose. Rien n’est plus dangereux qu’un satisfecit international qui endort la volonté de réforme. Les investisseurs, eux, regardent au-delà de la note : ils scrutent la profondeur du marché du travail, la formation, la capacité d’un pays à absorber ses actifs. Une belle façade ne tient pas éternellement si les fondations bougent.

Le numérique, chantier inachevé

L’autre alerte concerne la transformation numérique, que la Banque mondiale qualifie d’inachevée. Le mot est mesuré, mais il dit beaucoup. Le Maroc a lancé des stratégies ambitieuses, développé son administration en ligne, misé sur les services financiers digitaux. Et pourtant, le chantier n’est pas bouclé.

Pourquoi est-ce si important ? Parce que dans une économie qui peine à créer des emplois par les canaux traditionnels, le numérique représente l’un des rares gisements crédibles. Services aux entreprises, externalisation, fintech, plateformes : autant de secteurs capables d’employer des jeunes qualifiés et de générer de la valeur sans dépendre des humeurs du ciel. Un numérique inachevé, c’est une opportunité à moitié saisie.

La comparaison avec les voisins régionaux est éclairante. Dans plusieurs pays du Maghreb et du monde arabe, le fossé numérique — entre villes et campagnes, entre générations, entre grandes entreprises et petits commerces — reste un frein persistant. Le Maroc n’échappe pas à cette réalité. Boucler cette transition supposera moins des annonces spectaculaires que des efforts patients sur l’infrastructure, la formation et la confiance des usagers.

Ce que ça change pour les lecteurs

Pour qui suit l’économie marocaine — investisseur, entrepreneur, épargnant, ou simple citoyen —, la leçon du rapport tient en une phrase : ne pas confondre le thermomètre avec la santé du patient. La croissance à 4,9% et la note relevée sont des indicateurs réels, pas des trompe-l’œil. Mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire.

Les mois qui viennent diront si les autorités saisissent l’occasion. Un marché du travail qu’on découvre plus fragile appelle des réponses ciblées, pas des discours rassurants. Un numérique inachevé réclame qu’on aille au bout. La Banque mondiale n’a pas noirci le tableau : elle a simplement rappelé qu’un beau chiffre ne remplace jamais une réforme.

Reste une question, celle que tout le monde devrait se poser : à quoi bon plaire aux marchés si l’on ne parvient pas à donner du travail à ceux qui en cherchent ? C’est là, et pas dans les tableaux de PIB, que se jouera la crédibilité durable du modèle marocain.

Jean Claude Convenant