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Marché Maghreb

L’IA, bouc émissaire des licenciements ? L’avertissement de Ghita Mezzour

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

« Il ne faut pas mettre toutes les vagues de licenciements actuelles sur le compte de l’IA. » La phrase est signée Ghita Mezzour, ancienne ministre marocaine de la Transition numérique, et elle tombe à un moment où l’inverse est devenu presque un réflexe. Chaque plan social, chaque suppression de poste semble désormais trouver son coupable tout désigné : l’intelligence artificielle. Invitée du 12/13 de Médias24, celle qui dirige aujourd’hui le cabinet DecisiveAI a voulu remettre un peu de nuance dans un débat qui s’emballe.

Quand l’IA sert d’alibi

Le raisonnement de Mezzour mérite qu’on s’y arrête. Attribuer un licenciement à l’automatisation, c’est commode. Ça évite d’expliquer les vrais motifs : une conjoncture difficile, des choix stratégiques ratés, un modèle économique essoufflé, une réorganisation mal ficelée. L’IA offre une explication moderne, presque respectable, à des décisions qui relèvent souvent d’une simple gestion des coûts.

On l’a vu ailleurs. Aux États-Unis, plusieurs entreprises technologiques ont justifié des coupes massives par la « transformation vers l’IA », alors qu’elles corrigeaient surtout les sur-embauches de la période post-pandémie. Le récit était plus vendeur auprès des actionnaires. Reconnaître qu’on a recruté trop vite est moins glorieux que d’annoncer un virage vers l’avenir.

C’est précisément ce mécanisme que pointe l’ancienne ministre. Le danger n’est pas seulement rhétorique. Si les dirigeants se convainquent que l’IA rend leurs équipes superflues, ils risquent de tailler dans les effectifs avant même d’avoir compris ce que la technologie peut — et ne peut pas — faire. Des licenciements précipités, en somme, fondés sur une promesse plus que sur une réalité mesurée.

Le vrai retard n’est pas là où on croit

Le message de Mezzour porte moins sur la peur que sur la maturité. Le sujet, selon elle, n’est pas de savoir combien d’emplois l’IA va détruire, mais de savoir si les entreprises marocaines sauront réellement se l’approprier. Or c’est là que le bât blesse. Adopter un outil d’intelligence artificielle ne se résume pas à souscrire un abonnement à un logiciel à la mode.

Une appropriation sérieuse suppose plusieurs choses. Former les équipes, d’abord, pour qu’elles comprennent ce qu’elles manipulent. Repenser les processus internes, ensuite, car greffer une IA sur une organisation défaillante ne fait qu’automatiser le désordre. Et enfin, disposer de données de qualité, propres, structurées, sans lesquelles les modèles les plus sophistiqués ne produisent que du vent.

Sur ce terrain, le Maroc avance, mais le chemin reste long. Le Royaume a fait de la transition numérique une priorité affichée, avec des ambitions pour ses centres de données, ses talents et son écosystème de start-up. La question demeure : cette infrastructure profite-t-elle vraiment au tissu économique réel, aux PME, aux industriels, aux services qui font tourner l’économie du quotidien ? C’est probablement là que se jouera la différence entre un discours et une transformation.

Ce que ça change pour les salariés

Pour un employé, la mise en garde de Mezzour a une valeur concrète. Elle rappelle que l’IA n’est pas une fatalité qui balaiera mécaniquement les postes. Les études les plus sérieuses sur le sujet convergent d’ailleurs vers une idée simple : la technologie transforme les métiers bien plus qu’elle ne les supprime purement et simplement. Certaines tâches disparaissent, d’autres émergent, la plupart se recomposent.

À notre avis, c’est cette lecture qu’il faut retenir. Le salarié qui apprend à travailler avec ces outils — à les utiliser comme des assistants, à en repérer les limites, à garder la main sur le jugement — se place dans une position bien plus solide que celui qui les subit ou les ignore. La formation continue, souvent citée comme un vœu pieux, devient ici un enjeu très matériel.

Il faut le dire aussi : cette responsabilité n’incombe pas qu’aux individus. Les entreprises qui licencient au nom de l’IA sans avoir investi dans la montée en compétences de leurs équipes prennent un pari risqué. Elles se privent de collaborateurs qui connaissent le métier, dans l’espoir d’une productivité qui n’est pas garantie. Le calcul peut se révéler mauvais.

Une prudence bienvenue

Ce qui rend le propos de Ghita Mezzour intéressant, c’est sa position même. Elle a été ministre chargée du numérique, elle dirige aujourd’hui un cabinet spécialisé dans l’IA. Personne ne peut la soupçonner de technophobie. Quand quelqu’un qui vit de l’intelligence artificielle appelle à ne pas la diaboliser tout en refusant de la sacraliser, le message gagne en crédibilité.

Le débat sur l’IA et l’emploi souffre d’un excès de spectaculaire. D’un côté, les prophètes de l’apocalypse qui annoncent la fin du travail. De l’autre, les vendeurs de rêve qui promettent une productivité miraculeuse. La réalité, comme souvent, se loge dans l’entre-deux, moins photogénique mais plus utile.

Pour les économies du Maghreb, où les jeunes diplômés cherchent leur place et où le tissu de PME reste dominant, cette nuance compte doublement. L’enjeu n’est pas de courir après chaque effet d’annonce, mais de construire patiemment la capacité à intégrer ces outils là où ils créent de la valeur. Le reste, ce sont des licenciements qu’on maquille en révolution technologique. Mezzour a raison de le rappeler : mieux vaut ne pas confondre les deux.

Jean Claude Convenant