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Quand les mineurs de Bitcoin lâchent leurs machines pour l’IA : le calcul qui change tout

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Un électron, deux destins. C’est en substance le message que fait passer Fred Thiel, le PDG de MARA Holdings, l’un des plus gros mineurs de bitcoin cotés en Bourse. Selon lui, brancher un data center sur de l’intelligence artificielle génère « beaucoup plus d’argent par électron » que de le consacrer au minage de la reine des cryptomonnaies. La formule est frappante. Elle dit surtout beaucoup de l’endroit où va l’argent, aujourd’hui, dans l’industrie du calcul.

Voilà des années que les mineurs vantent leur discipline : sécuriser le réseau Bitcoin, valider les transactions, empocher la récompense de bloc. Et voilà qu’un de leurs chefs de file explique, sans détour, qu’il existe un usage plus lucratif de la même ressource — l’électricité — que celui qui a fait sa fortune. Ce n’est pas anodin.

Le nerf de la guerre s’appelle électricité

Pour comprendre la déclaration de Thiel, il faut se rappeler ce qu’est vraiment un mineur de bitcoin aujourd’hui. Ce n’est plus un geek dans son garage. C’est un industriel de l’énergie. MARA, comme ses concurrents Riot Platforms ou Core Scientific, gère des hangars remplis de machines qui avalent des mégawatts en continu. Leur véritable actif, ce ne sont pas les cartes de calcul — obsolètes en dix-huit mois — mais les contrats d’accès à une électricité bon marché et abondante.

Or ces contrats, ces raccordements, ces terrains, l’industrie de l’IA les convoite désespérément. L’explosion des modèles comme ceux d’OpenAI ou d’Anthropic a créé une faim insatiable de puissance de calcul, et donc de courant. Les géants technologiques signent des accords à plusieurs milliards de dollars pour sécuriser leur approvisionnement énergétique, parfois jusqu’à ressusciter des centrales nucléaires. Dans ce contexte, un mineur qui dispose déjà de sites raccordés au réseau détient un trésor.

Le raisonnement de Thiel devient limpide. Le minage de bitcoin transforme un kilowattheure en une quantité de calcul dont la valeur dépend d’un prix — celui du BTC — sur lequel il n’a aucune prise, et d’une difficulté de minage qui ne cesse de grimper. L’IA, elle, transforme ce même kilowattheure en un service que des entreprises paient au prix fort, avec des contrats longs et des marges autrement plus confortables.

Une reconversion déjà bien engagée

MARA n’est pas seule à sentir le vent tourner. Plusieurs des grands noms du minage américain ont amorcé un virage vers ce que le secteur appelle le « high-performance computing » (HPC), c’est-à-dire la location de puissance de calcul pour l’IA et les usages intensifs. Core Scientific, un temps au bord de la faillite, a rebondi en signant d’énormes contrats d’hébergement avec des acteurs de l’intelligence artificielle. D’autres suivent, transformant leurs fermes de minage en centres de données à haute valeur ajoutée.

Le mouvement a une logique financière imparable. Un mineur vit au rythme du halving — cette division par deux de la récompense de bloc tous les quatre ans, la dernière datant d’avril 2024 — qui rogne mécaniquement ses revenus si le cours du bitcoin ne compense pas. Diversifier vers l’IA, c’est se doter d’une source de revenus décorrélée des soubresauts du marché crypto. Pour des sociétés cotées scrutées par les investisseurs à chaque trimestre, l’argument pèse lourd.

Il faut le dire clairement : cette bascule interroge sur l’avenir même de la sécurité de Bitcoin. Le réseau repose sur la puissance de calcul que les mineurs y consacrent. Si les plus gros acteurs jugent l’IA plus rentable et redéploient une partie de leurs capacités, quelles conséquences pour le hashrate global ? Jusqu’ici, la puissance de calcul du réseau Bitcoin n’a cessé de battre des records, portée notamment par des cours élevés. Mais la question mérite d’être posée sur le long terme.

Ce que cela dit du calcul, matière première du siècle

Au fond, la sortie de Fred Thiel dépasse le seul débat crypto. Elle acte une vérité que l’on voit se dessiner partout : le calcul est devenu une matière première stratégique, au même titre que le pétrole l’était au XXᵉ siècle. Et comme toute matière première, il se dirige vers l’usage qui le valorise le mieux. Aujourd’hui, cet usage porte un nom : l’intelligence artificielle.

Pour les investisseurs francophones qui suivent ces sociétés — et elles sont nombreuses à être accessibles depuis l’Europe ou le Maghreb via les marchés américains — le message a une portée concrète. Acheter une action de minage, ce n’est plus forcément parier sur le seul bitcoin. C’est de plus en plus miser sur un pari énergétique et technologique hybride, à mi-chemin entre la crypto et les infrastructures de l’IA. Deux thèses d’investissement très différentes, avec des risques distincts, désormais logées dans les mêmes entreprises.

Cette hybridation n’est pas sans zones d’ombre. Reconvertir un site de minage vers l’IA exige des investissements colossaux : les puces spécialisées dans l’intelligence artificielle, à commencer par celles de Nvidia, coûtent une fortune et se réservent parfois des mois à l’avance. Rien ne garantit non plus que la demande d’IA restera à ses niveaux actuels : les cycles technologiques peuvent se retourner vite, et une éventuelle bulle autour de l’intelligence artificielle ferait mal à ceux qui auront tout parié dessus.

Reste l’image, presque poétique, laissée par la formule de Thiel. Un électron n’a pas d’opinion. Il file là où on l’envoie. Ce sont les industriels qui décident de ce qu’il produit — et, en 2024, ils sont de plus en plus nombreux à préférer entraîner des modèles d’IA plutôt que hacher des blocs de bitcoin. La suite dira si Bitcoin sait retenir ceux qui l’ont fait vivre, ou s’il devra apprendre à sécuriser son réseau avec de nouveaux acteurs.

Jean Claude Convenant