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Marché Maghreb

Tébessa : le meurtre d’un moudjahid de 96 ans qui bouleverse l’Algérie

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Une porte qui s’ouvre en fin de journée. Puis le silence, brisé net. Jeudi 2 juillet, dans la commune de Chréa, près de Tébessa, la routine d’une famille algérienne a basculé dans l’horreur en quelques minutes. Une femme de 55 ans est morte sur le seuil de la maison familiale. Son père, un ancien moudjahid de 96 ans, gît grièvement blessé. Les agresseurs, eux, se sont volatilisés avec des bijoux et de l’argent.

L’affaire, rapportée par plusieurs médias algériens ce dimanche 5 juillet dont El Khabar, a provoqué une onde d’indignation dans tout le pays. Et pour cause : la victime n’est pas un anonyme. C. Maamer, 96 ans, appartient à cette génération de combattants de l’indépendance que l’Algérie honore chaque année comme des figures quasi sacrées. Qu’on s’en prenne à lui, chez lui, touche quelque chose de profond dans l’imaginaire collectif national.

Le récit glaçant d’un neveu

C’est un membre de la famille qui a livré les détails de l’agression à la presse. Selon lui, des inconnus — dont le nombre n’a pas été précisé — se sont présentés au domicile en fin de journée. « Dès que sa fille a ouvert la porte, ils se sont acharnés sur elle avec des armes blanches, lui assénant des coups au niveau de la tête. Elle a rendu l’âme sur place », raconte-t-il.

Les assaillants s’en sont ensuite pris au vieil homme, le blessant grièvement avant de rafler une quantité de bijoux et une somme d’argent, puis de prendre la fuite. Le moudjahid a été évacué à l’hôpital. Les services de sécurité ont rapidement ouvert une enquête pour retrouver les auteurs.

À ce stade, aucun élément ne permet de dire s’il s’agissait d’un cambriolage qui a viré au drame, d’une agression ciblée ou d’un acte prémédité. Les enquêteurs travaillent. Mais le mode opératoire — l’irruption au domicile, la violence immédiate à l’arme blanche, le vol — évoque un vol à main armée basculant dans la sauvagerie.

La colère de la « famille révolutionnaire »

La réaction ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué, la famille révolutionnaire de la commune de Chréa — l’organisation qui rassemble les anciens combattants et leurs descendants — a condamné un « acte lâche » et « criminel ». Elle a réclamé des autorités qu’elles « accélèrent l’enquête sur les circonstances du drame », qu’elles appréhendent les auteurs et les traduisent en justice.

Ce vocabulaire n’est pas anodin. En Algérie, la symbolique du moudjahid dépasse largement la personne. Elle renvoie à la guerre de libération, à la mémoire fondatrice de l’État. S’attaquer à l’un de ces vieux hommes, c’est, aux yeux de beaucoup, profaner un patrimoine vivant. D’où l’émotion qui a saisi le pays bien au-delà de Tébessa.

Ce que ce drame dit de la vulnérabilité des aînés

Au-delà de la dimension symbolique, il faut le dire, ce fait divers pose une question plus large et souvent négligée : celle de la sécurité des personnes âgées vivant seules ou avec un proche fragile. Un homme de 96 ans et sa fille quinquagénaire, dans une maison isolée d’une commune rurale, font une cible d’une facilité déconcertante pour des individus déterminés.

Le phénomène des agressions au domicile de personnes vulnérables n’est pas propre à l’Algérie. En France, les gendarmes multiplient depuis des années les campagnes de prévention contre les cambriolages visant les seniors, particulièrement en zone rurale, où l’éloignement des secours et l’isolement social augmentent les risques. Au Maghreb comme ailleurs, l’exode des jeunes vers les villes laisse souvent les aînés seuls dans les villages, sans le filet de protection que représentait autrefois la présence de la famille élargie.

Il y a aussi une dimension économique que l’on ne peut ignorer. Dans bien des foyers, les bijoux en or et l’argent liquide gardés à la maison constituent l’épargne de toute une vie — la banque, pour beaucoup, restant une abstraction. Cette thésaurisation domestique, ancrée dans les habitudes, transforme mécaniquement chaque logement en coffre-fort potentiel. Et donc en cible.

On touche là à un paradoxe cruel. La confiance dans l’or physique et l’argent tangible, plutôt que dans le système financier, s’explique par des raisons culturelles et historiques parfaitement compréhensibles. Mais elle a un revers : ces valeurs concentrées, visibles, transmissibles instantanément, exposent leurs détenteurs. Aucune assurance ne rembourse un bijou de famille volé. Aucun mot de passe ne protège des billets cachés dans une armoire.

Une enquête attendue de pied ferme

Pour l’heure, l’essentiel reste l’enquête. La pression de l’opinion et des organisations d’anciens combattants sera forte pour obtenir des résultats rapides. Reste à savoir si les auteurs seront identifiés, et ce que révélera l’instruction sur les mobiles réels.

Ce drame de Chréa n’est pas qu’un fait divers de plus. C’est le point de rencontre entre une mémoire nationale blessée et une réalité sociale plus banale mais tout aussi préoccupante : la solitude et l’exposition des plus âgés. Un homme qui a traversé la guerre d’indépendance a survécu à bien des dangers. Qu’il soit rattrapé, à 96 ans, par la violence dans son propre salon en dit long sur les fractures d’une société. L’Algérie attend désormais que la justice fasse son travail.

Jean Claude Convenant