Aller au contenu
Actu
Tokenisation des actions : pourquoi Wall Street lorgne ces 5 blockchainsCoinbase veut vendre des actions à Londres : le régulateur britannique vient de dire ouiComment Europol a retourné la blockchain contre un réseau pédocriminel : 28 arrestationsStrategy vend enfin des bitcoins : pourquoi Standard Chartered n’en a cureGPT-5.6 : OpenAI attaque Anthropic sur son propre terrain, le codeTokenisation des actions : pourquoi Wall Street lorgne ces 5 blockchainsCoinbase veut vendre des actions à Londres : le régulateur britannique vient de dire ouiComment Europol a retourné la blockchain contre un réseau pédocriminel : 28 arrestationsStrategy vend enfin des bitcoins : pourquoi Standard Chartered n’en a cureGPT-5.6 : OpenAI attaque Anthropic sur son propre terrain, le code
Marché Maghreb

Chômage élevé, mais chantiers vides : le paradoxe marocain de la main-d’œuvre

Par Jean Claude Convenant 6 min de lecture

Un chef de chantier qui n’arrive plus à compléter ses équipes. Une usine de câblage qui affiche des postes vacants pendant des semaines. Un atelier de confection qui forme des ouvrières, les voit partir au bout de trois mois. Voilà la scène qui se répète aujourd’hui dans plusieurs bassins industriels du Maroc. Et elle a quelque chose de déroutant, parce que le pays affiche toujours un chômage élevé.

Comment expliquer ce grand écart ? D’un côté, des centaines de milliers de personnes sans emploi. De l’autre, des employeurs qui jurent ne pas trouver de bras. Selon le décryptage publié par Medias24 le 9 juillet 2026, le phénomène a franchi un cap : il n’est plus conjoncturel, il s’installe. Et ce basculement mérite qu’on s’y arrête.

Le paradoxe du chômage sans candidats

On aurait tort de croire qu’un chômage élevé garantit un vivier de recrues disponibles. La réalité est plus retorse. Le chômage marocain reste concentré chez les diplômés et les jeunes urbains, qui ne se destinent pas – ou plus – aux métiers manuels. Pendant ce temps, les secteurs qui recrutent en masse, comme le bâtiment ou l’industrie du câblage, cherchent précisément ces profils manuels qui se raréfient.

Il y a là un décalage structurel. Le diplômé au chômage ne va pas spontanément vers le chantier, et l’ouvrier expérimenté préfère souvent changer de secteur plutôt que d’endurer les conditions qu’on lui propose. Les deux populations ne se croisent pas. Résultat : une offre et une demande qui coexistent sans se rencontrer, ce que les économistes appellent une inadéquation du marché du travail. Sauf qu’ici, ce n’est pas qu’une affaire de compétences. C’est une affaire d’arbitrage.

Ce qui a vraiment changé dans la tête des travailleurs

Medias24 pointe une combinaison de facteurs : le niveau réel des revenus, le coût de la vie, la pénibilité, les horaires contraignants et la concurrence des services. Chacun pris isolément n’a rien de nouveau. Mais leur addition a fini par renverser les calculs, surtout chez les jeunes.

Prenons le revenu réel. Un salaire nominal peut sembler correct sur le papier. Mais quand le coût de la vie grimpe – loyer, transport, alimentation – ce qui reste à la fin du mois se réduit comme peau de chagrin. À ce moment-là, l’ouvrier fait ses comptes. Se lever à l’aube, encaisser la fatigue physique, respecter des horaires qui grignotent la vie de famille : tout cela pour un pouvoir d’achat qui s’érode. L’équation ne tient plus.

Et il faut le dire clairement : quand un jeune peut gagner à peu près autant en travaillant dans un café, une plateforme de livraison ou un petit commerce, avec moins de pénibilité et des horaires parfois plus souples, le choix se fait vite. Le secteur des services, en plein essor dans les villes marocaines, aspire une partie de cette main-d’œuvre qui, hier, serait allée à l’usine ou sur le chantier.

C’est là que la concurrence des services devient déterminante. Elle offre une alternative crédible, moins usante pour le corps. Face à elle, les métiers manuels traditionnels partent avec un handicap : ils demandent plus, pour rarement offrir davantage.

Un signal que les employeurs ne pourront plus ignorer

Quand une pénurie devient structurelle, elle envoie un message. Le marché est en train de dire que le prix du travail manuel, tel qu’il est fixé aujourd’hui, ne correspond plus à ce que les gens sont prêts à accepter. Un employeur qui ne trouve personne à un certain niveau de salaire et de conditions n’a, au fond, que deux réponses possibles : améliorer l’offre, ou mécaniser davantage.

Ce constat n’est pas propre au Maroc. En Europe, le BTP français, la restauration ou l’industrie allemande vivent depuis des années le même phénomène. En France, des secteurs entiers ont dû revaloriser les grilles salariales et repenser les conditions de travail pour attirer de nouveau. Le parallèle est instructif : lorsque ces tensions apparaissent, elles finissent souvent par pousser les salaires vers le haut et par accélérer l’automatisation. Deux forces qui redessinent durablement un secteur.

Pour le Maroc, l’enjeu est particulier. Le pays s’est bâti une réputation industrielle sur des activités intensives en main-d’œuvre – le textile depuis des décennies, le câblage automobile plus récemment, avec des acteurs qui font du royaume un maillon des chaînes d’approvisionnement européennes. Si ces secteurs peinent à recruter, c’est un pan entier de leur compétitivité qui vacille. Car cette compétitivité reposait largement sur une main-d’œuvre disponible et bon marché. Le premier terme de l’équation se fragilise.

Ce que ça change concrètement

À court terme, les carnets de commandes risquent de subir des retards. Un chantier sans ouvriers avance moins vite. Une usine qui tourne en sous-effectif produit moins, ou moins bien. Pour les entreprises exportatrices, cela peut peser sur les délais de livraison et, à terme, sur les contrats.

À moyen terme, deux scénarios se dessinent. Soit les employeurs revalorisent les rémunérations et améliorent les conditions – ce qui rognerait les marges mais fidéliserait les équipes. Soit ils investissent dans les machines pour dépendre moins des bras, avec les conséquences que cela suppose sur l’emploi peu qualifié. Ni l’un ni l’autre n’est indolore.

Reste une question de fond que la dépêche pose en creux : à quoi bon former des jeunes à des métiers qu’ils fuient une fois formés ? Tant que l’arbitrage penchera du côté des services, aucune campagne de formation ne suffira à remplir durablement les ateliers. Ce n’est pas un problème de compétences. C’est un problème d’attractivité. Et l’attractivité, elle, se paie – en salaire, en respect des horaires, en dignité de la tâche. Les entreprises qui l’auront compris les premières prendront une longueur d’avance. Les autres continueront à publier des annonces auxquelles personne ne répond.

Jean Claude Convenant