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Marché Maghreb

Génération Green à mi-parcours : le Maroc rouvre le dossier de sa stratégie agricole

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

En 2020, quand le Maroc dévoilait Génération Green, personne n’imaginait que le ciel resterait fermé aussi longtemps. Cinq campagnes agricoles plus tard, la pluie s’est faite rare, les intrants ont flambé et les bras manquent dans les champs. La stratégie conçue dans un monde continue de vivre dans un autre. D’où la décision, désormais officielle, d’ouvrir le capot pour en faire le bilan.

Selon Médias24, l’étude d’évaluation à mi-parcours de Génération Green vient d’être lancée. Objectif affiché : mesurer ce qui a fonctionné, pointer les faiblesses et redéfinir les priorités pour la seconde moitié de la décennie. En clair, ajuster la trajectoire avant qu’il ne soit trop tard.

Une stratégie rattrapée par le climat

Génération Green a été pensée comme le successeur du Plan Maroc Vert, lancé lui en 2008. L’ambition était nette : consolider une classe moyenne agricole, doubler certains revenus ruraux, moderniser les filières et miser sur l’élément humain plutôt que sur les seuls hectares. Une vision séduisante sur le papier.

Le problème, c’est que le papier a rencontré la réalité. Cinq années de sécheresse, cela ne se résume pas à une saison ratée. Cela signifie des barrages qui se vident, des nappes phréatiques qui s’épuisent, des éleveurs contraints de brader leurs troupeaux faute de fourrage, et des céréaliculteurs qui regardent le ciel comme on regarde une facture qu’on ne pourra pas payer. Le Maroc a même dû importer massivement des céréales et du bétail pour tenir, à des prix qui n’avaient rien de doux.

Ajoutez à cela la flambée du coût des intrants — engrais, semences, carburant — accélérée par les turbulences des marchés mondiaux depuis 2022. Le petit agriculteur qui devait justement devenir le pivot de la stratégie s’est retrouvé pris en tenaille : produire coûte plus cher, et l’eau, elle, ne se commande pas.

La main-d’œuvre, l’angle mort

Il y a un facteur dont on parle moins mais qui pèse lourd : la pénurie croissante de main-d’œuvre. Le monde agricole marocain, comme ailleurs dans la région, se vide de ses jeunes. L’exode rural n’a rien de nouveau, mais il s’accélère. Qui veut encore trimer dans un champ incertain quand la ville, l’étranger ou même les petits boulots urbains semblent offrir davantage de prévisibilité ?

C’est un paradoxe qui mérite d’être dit : une stratégie qui misait sur le facteur humain se heurte précisément à la désaffection humaine. On peut moderniser les circuits, subventionner les équipements, structurer les coopératives — encore faut-il des gens pour faire tourner tout cela. La question de l’attractivité des métiers agricoles n’est pas un détail technique. C’est peut-être le nœud du problème.

Et le phénomène dépasse largement les frontières marocaines. En Tunisie, en Algérie, dans une bonne partie du Maghreb, le même scénario se rejoue : des campagnes vieillissantes, une jeunesse qui cherche ailleurs, un savoir-faire agricole qui se transmet de moins en moins. L’évaluation marocaine pourrait donc servir de miroir à toute une région.

Ce que la révision pourrait changer

Un bilan à mi-parcours, ce n’est pas un exercice cosmétique. C’est le moment où l’on décide si l’on maintient le cap ou si l’on corrige la route. Plusieurs chantiers se dessinent naturellement.

  • La gestion de l’eau : l’irrigation économe, le dessalement, la réutilisation des eaux usées deviennent des sujets centraux et non plus périphériques.
  • Le soutien aux petits exploitants face à la hausse des coûts, pour éviter qu’ils ne décrochent complètement.
  • L’attractivité du secteur, avec la question de la formation, des revenus et des conditions de travail des jeunes ruraux.

Reste une inconnue de taille : jusqu’où le Maroc est-il prêt à repenser son modèle ? Continuer à produire des cultures gourmandes en eau destinées à l’export, comme certains agrumes ou primeurs, a longtemps eu du sens économique. Dans un pays confronté à un stress hydrique structurel, ce choix mérite d’être réinterrogé. C’est tout l’enjeu d’une évaluation honnête : accepter de remettre en cause des acquis.

Un enjeu qui dépasse l’agriculture

Il faut le rappeler : l’agriculture n’est pas un secteur parmi d’autres pour le Maroc. Elle emploie une part considérable de la population active et pèse lourdement sur la croissance. Une bonne année pluvieuse fait grimper le PIB ; une mauvaise le plombe. Cette dépendance météorologique est précisément ce que Génération Green voulait atténuer.

C’est pourquoi ce bilan dépasse le cercle des experts agricoles. Il touche à la sécurité alimentaire, à la balance commerciale, à l’emploi rural et, in fine, à la stabilité sociale d’un pays où le monde agricole reste un amortisseur essentiel. Les conclusions de cette étude orienteront des arbitrages budgétaires bien réels.

Reste à savoir si l’évaluation débouchera sur des décisions courageuses ou sur de simples ajustements. L’histoire du Plan Maroc Vert a montré que les grandes stratégies agricoles produisent des résultats visibles, mais aussi des angles morts qu’on ne corrige qu’en les regardant en face. La sécheresse, elle, ne laissera pas beaucoup de marge pour tergiverser.

Jean Claude Convenant