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Fraude à l’investissement : 8,6 milliards partis en fumée, dont 7,2 en crypto

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Huit virgule six milliards de dollars. C’est ce que les investisseurs américains ont perdu en un an à cause de la fraude à l’investissement en ligne, selon le FBI. Deux fois et demie plus qu’en 2022, où le compteur s’arrêtait à 3,3 milliards. En moins de trois ans, les pertes ont explosé. Et si les États-Unis concentrent l’attention, personne ne devrait se croire à l’abri : les mêmes mécaniques d’arnaque traversent les frontières sans passeport, de Paris à Casablanca en passant par Bruxelles et Genève.

Face à cette hémorragie, la Securities and Exchange Commission (SEC) a annoncé le 7 juillet la création d’un Retail Fraud Working Group, logé au sein de sa division chargée de faire respecter la loi. Traduction : un commando dédié à la protection des petits porteurs. Ceux qui n’ont ni avocat sous le coude ni service de conformité pour les prévenir avant qu’ils ne cliquent sur le mauvais lien.

La crypto, coupable presque parfait

Un chiffre saute aux yeux dans le rapport du FBI : sur les 8,6 milliards envolés, 7,2 milliards sont imputés à des arnaques liées aux cryptomonnaies. Plus de huit dollars perdus sur dix. Autant dire que la fraude à l’investissement, aujourd’hui, parle surtout le langage du bitcoin, des tokens fantômes et des plateformes qui promettent des rendements que la réalité ne délivre jamais.

Pourquoi la crypto attire-t-elle autant les escrocs ? Parce qu’elle coche toutes les cases du terrain de chasse idéal. L’irréversibilité des transactions d’abord : une fois les fonds envoyés vers un portefeuille, il n’existe aucun bouton « annuler », aucun service client d’une banque pour bloquer l’opération. L’anonymat relatif ensuite, qui complique le travail des enquêteurs. Et enfin cette promesse tenace de s’enrichir vite, entretenue par les cycles de hausse spectaculaires du secteur. L’appât du gain fait le reste.

Il faut le dire clairement : l’écrasante majorité de ces pertes ne relève pas d’un bug technique ou d’un piratage sophistiqué. Ce sont des humains manipulés par d’autres humains. Faux conseillers en amour et en investissement, plateformes clonées à l’identique, groupes Telegram qui vendent du rêve. La technologie n’est que le décor.

Deux femmes à la tête d’une riposte ciblée

Le nouveau groupe de travail sera piloté par Kate Zoladz et Kim Frederick. Son périmètre est précis : arnaques à l’investissement classiques, offres de titres frauduleuses, et schémas de type pump-and-dump. Ce dernier terme mérite qu’on s’y arrête, tant il est devenu le pain quotidien des marchés d’actifs numériques.

Le principe du pump-and-dump est vieux comme la spéculation elle-même, mais la crypto lui a offert une seconde jeunesse. Un groupe d’initiés achète en masse un actif peu liquide, souvent un token confidentiel dont le cours ne demande qu’à s’envoler. Puis ils orchestrent le battage : messages coordonnés, influenceurs complices, promesses de « prochain x100 ». Les petits investisseurs affluent, le prix grimpe artificiellement, et au sommet de la vague, les organisateurs revendent tout d’un coup. Le cours s’effondre. Les derniers arrivés se retrouvent avec des jetons sans valeur. Ceux qui ont allumé la mèche, eux, ont déjà encaissé.

Wall Street connaît cette combine depuis les années 1920. Le film Le Loup de Wall Street en a fait un spectacle. Sauf que dans le monde des actions cotées, la SEC dispose de garde-fous : registres, obligations de transparence, sanctions établies. Dans l’univers crypto, une bonne partie de ces protections restent à construire. D’où la nécessité, pour le régulateur américain, de créer une structure spécialement calibrée pour ce nouveau terrain.

Ce que ça change, aussi, pour les épargnants francophones

On pourrait croire que cette annonce ne concerne que les États-Unis. Erreur. Les réseaux de fraude à l’investissement fonctionnent en franchise mondiale : les mêmes scripts, les mêmes fausses plateformes, les mêmes faux gestionnaires de fortune circulent d’un pays à l’autre. En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) et l’Autorité de contrôle prudentiel (ACPR) publient régulièrement des listes noires de sites non autorisés. La Belgique dispose de la FSMA, la Suisse de la FINMA, et les régulateurs du Maghreb affinent eux aussi leurs dispositifs de vigilance face à la montée des arnaques crypto.

La réaction de la SEC agit surtout comme un signal. Quand le régulateur du plus grand marché financier de la planète décide de monter une unité dédiée à la fraude de détail, c’est qu’il constate un basculement. La fraude ne vise plus les gros portefeuilles mal conseillés. Elle cible désormais monsieur et madame Tout-le-monde, séduits par une publicité sur les réseaux sociaux ou un message privé un peu trop chaleureux.

Quelques réflexes valent mieux qu’un long discours. Une promesse de rendement garanti et élevé est, par définition, un mensonge : le risque et le rendement vont toujours de pair. Une plateforme qui vous presse de déposer vite, qui refuse tout retrait ou qui exige des « frais » pour débloquer vos gains est un piège. Et vérifier qu’un intermédiaire figure bien parmi les acteurs autorisés par le régulateur de votre pays reste le geste le plus élémentaire — et le plus négligé.

Reste une question dérangeante. Un groupe de travail suffira-t-il à endiguer une fraude qui a plus que doublé en trois ans ? Rien n’est moins sûr. Les escrocs innovent plus vite que les régulateurs ne légifèrent, et 7,2 milliards de pertes crypto en une seule année trahissent un retard difficile à combler. La meilleure protection, en attendant, reste celle qui ne coûte rien : le doute.

Jean Claude Convenant