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Une fintech française dans le club fermé qui veut mettre les titres réglementés sur Uniswap

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Il fallait oser. Faire cohabiter la finance la plus régulée qui soit — celle des titres soumis au feu vert des autorités — avec l’univers ouvert, sans permission, de la DeFi. C’est pourtant le pari qu’affiche Dowgo. La fintech française vient de rejoindre Uniswap et trois autres acteurs internationaux pour poser les fondations d’un standard commun : permettre l’échange d’actifs financiers réglementés directement sur la blockchain.

Sur le papier, l’idée sonne comme une évidence. Dans les faits, elle bute depuis des années sur un mur. Un titre tokenisé n’est pas un jeton comme un autre. Derrière lui, il y a un émetteur, un prospectus, des règles de conformité, une obligation de savoir qui achète et qui vend. Autant de contraintes que les protocoles décentralisés, conçus pour être ouverts à tous, n’ont jamais su digérer. Cette alliance cherche précisément à réconcilier les deux mondes.

Les « permissioned pools », le chaînon manquant

Le cœur du projet tient dans un concept technique : les pools à autorisation, ou permissioned pools. L’idée est simple à formuler, complexe à exécuter. Il s’agit de reprendre la mécanique éprouvée d’Uniswap — le plus gros échange décentralisé au monde — tout en y ajoutant une couche de filtrage. Concrètement, seuls les participants dûment identifiés et autorisés pourraient accéder à ces réservoirs de liquidité dédiés aux titres réglementés.

Pourquoi est-ce important ? Parce que jusqu’ici, la tokenisation des actifs du monde réel — ce que le secteur appelle les RWA, pour Real World Assets — restait largement cloisonnée. Les obligations, les fonds, les créances tokenisés existaient bien, mais leur négociation restait poussive, réservée à des plateformes fermées, sans la profondeur de marché ni la fluidité qui font l’intérêt de la blockchain. En greffant ces actifs sur l’infrastructure d’Uniswap, l’ambition est d’offrir enfin une liquidité digne de ce nom, tout en respectant les garde-fous réglementaires.

Que Dowgo figure dans ce cercle restreint n’a rien d’anecdotique. Voir une jeune pousse française assise à la table d’un mastodonte comme Uniswap en dit long sur la maturité qu’ont acquise certains acteurs de l’écosystème hexagonal. La France, longtemps perçue comme frileuse sur les cryptoactifs, dispose pourtant d’un régime d’enregistrement des prestataires (le statut PSAN, en passe de céder la place au cadre européen) qui a permis à plusieurs entreprises de se structurer sérieusement.

Un marché que tout le monde courtise

La tokenisation des actifs financiers n’est plus une lubie de laboratoire. Les grandes maisons s’y sont mises. BlackRock a lancé son fonds tokenisé BUIDL, Franklin Templeton propose depuis plusieurs années un fonds monétaire dont les parts vivent sur blockchain. Les banques centrales elles-mêmes multiplient les expérimentations sur les règlements-livraison en monnaie numérique. Le mouvement est lancé, et il vient d’en haut autant que d’en bas.

Ce qui se joue avec l’alliance autour d’Uniswap est d’une autre nature. Ici, on ne parle pas d’un produit maison verrouillé, mais d’un standard ouvert destiné à être adopté largement. La différence est fondamentale. Un standard partagé, s’il s’impose, devient une brique d’infrastructure sur laquelle des dizaines d’acteurs peuvent bâtir. C’est le genre de socle qui, discrètement, finit par structurer tout un marché.

Pour les lecteurs qui suivent la DeFi depuis ses débuts, il y a là une forme d’ironie assumée. Uniswap est né comme un manifeste de l’ouverture totale : n’importe qui peut lister n’importe quel jeton, échanger à toute heure, sans intermédiaire ni autorisation. Introduire des pools filtrés, c’est admettre que la finance sérieuse a besoin de barrières. Faut-il le dire : ce n’est pas un reniement, c’est une maturation. Les principes fondateurs restent, mais on leur ajoute des couloirs balisés pour les acteurs qui, par obligation légale, ne peuvent pas jouer sans règles.

Beaucoup de promesses, encore des inconnues

Reste que l’annonce, aussi prometteuse soit-elle, ne dit pas tout. Un standard ne vaut que par son adoption. Combien d’émetteurs viendront tokeniser leurs titres sur cette infrastructure ? Quelle profondeur de liquidité pourra-t-on réellement atteindre ? Et surtout, comment les régulateurs européens et américains accueilleront-ils ce mariage entre conformité et décentralisation ? Le règlement MiCA encadre désormais les cryptoactifs en Europe, mais les titres financiers tokenisés relèvent d’un droit distinct, plus ancien et plus exigeant.

Il y a aussi une prudence de bon sens à rappeler. La tokenisation ne supprime pas les risques inhérents aux actifs sous-jacents. Un fonds tokenisé peut perdre de la valeur exactement comme sa version classique. Et l’ajout d’une couche technologique introduit ses propres failles : bugs de contrats intelligents, risques opérationnels, incertitudes juridiques en cas de litige transfrontalier. Le vernis d’innovation ne doit pas faire oublier ces réalités.

Ce que cette initiative signale, en revanche, c’est une direction. Les infrastructures qui structureront la finance tokenisée de demain se dessinent aujourd’hui, dans des alliances comme celle-ci. Et pour une fois, une entreprise française n’observe pas depuis la tribune : elle est sur le terrain, en train d’écrire les règles avec les plus gros. Dans un secteur où les standards, une fois adoptés, deviennent quasi indéboulonnables, cette place vaut sans doute plus qu’un simple communiqué.

Jean Claude Convenant