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Wero passe à l’attaque : 60 millions d’utilisateurs prêts à bousculer le paiement en ligne

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Soixante millions d’utilisateurs. C’est le chiffre que Wero met désormais sur la table, dont 48 millions rien qu’en France. Et ce n’est plus seulement pour s’envoyer de l’argent entre amis. Le portefeuille numérique porté par un consortium de banques européennes s’attaque maintenant au terrain le plus disputé du paiement : celui des e-commerçants.

Autrement dit, le moment de vérité. Jusqu’ici, Wero servait surtout à rembourser un dîner ou à partager une note entre proches. Utile, mais loin d’être révolutionnaire. Le passage au commerce en ligne change la donne, parce que c’est là que se jouent les vrais volumes, les vraies commissions et, surtout, la vraie bataille contre les géants américains.

Un projet né d’une frustration bien européenne

Il faut rappeler d’où vient Wero. Derrière ce nom se cache l’European Payments Initiative (EPI), un rassemblement de grandes banques du continent qui partageaient un même agacement : voir les paiements européens transiter massivement par des réseaux étrangers. Visa, Mastercard, PayPal, Apple Pay… À chaque achat, une part de la valeur file vers des acteurs non européens, avec les questions de souveraineté que cela pose.

Wero est la réponse à cette dépendance. L’ambition affichée est claire : offrir une alternative maison, capable de fonctionner d’un pays à l’autre. Aujourd’hui, le service est déployé dans quatre marchés — France, Allemagne, Belgique et Luxembourg — et la France pèse à elle seule l’écrasante majorité des utilisateurs avec ses 48 millions de comptes.

Ce déséquilibre n’est pas anodin. Il montre à la fois la force de frappe française, héritée de la généralisation du paiement instantané entre particuliers, et le chemin qui reste à parcourir pour transformer l’essai à l’échelle du continent.

« Mettre en concurrence les modèles de paiement existants »

La formule employée par les responsables du projet résume l’enjeu : il s’agit bel et bien de « mettre en concurrence les modèles de paiement existants ». Comprendre : bousculer l’ordre établi, où la carte bancaire et les portefeuilles américains se partagent l’essentiel du gâteau en ligne.

Sur le papier, l’argument commercial est solide. Un paiement adossé directement au compte bancaire, en temps réel, sans intermédiaire coûteux, cela peut séduire les commerçants qui rêvent de réduire leurs frais de transaction. Chaque point de commission gratté représente des marges retrouvées, surtout pour les acteurs à faible marge.

Mais il faut le dire franchement : convaincre les commerçants ne suffira pas. Le vrai obstacle, c’est l’habitude. Un internaute qui sort sa carte ou clique sur PayPal depuis quinze ans ne changera pas de réflexe du jour au lendemain. Le succès de Wero se jouera sur ce détail apparemment banal : l’expérience au moment de payer doit être aussi fluide, aussi instantanée, aussi rassurante que celle des acteurs installés. Sinon, l’utilisateur reviendra à ses vieilles habitudes.

Ce que l’histoire nous a appris

Le cimetière des solutions de paiement européennes est bien rempli. On se souvient de projets ambitieux lancés en fanfare, censés détrôner Visa ou Mastercard, et qui n’ont jamais dépassé le stade de la curiosité. La difficulté est toujours la même : un système de paiement ne vaut rien s’il n’est pas accepté partout, et il n’est accepté partout que s’il est déjà utilisé partout. Un cercle vicieux redoutable.

Wero part toutefois avec un atout que ses prédécesseurs n’avaient pas : le poids des banques elles-mêmes. Quand des établissements qui gèrent déjà les comptes de dizaines de millions de clients décident d’intégrer une solution directement dans leurs applications, la barrière à l’entrée s’effondre. Pas besoin de télécharger une nouvelle application ou de créer un énième compte. C’est probablement la clé de ces 60 millions d’utilisateurs revendiqués.

Reste à savoir si cette base captive suffira à créer une véritable dynamique d’usage marchand. Avoir un outil disponible dans son application bancaire, c’est une chose. L’utiliser spontanément pour régler ses courses en ligne, c’en est une autre.

Pourquoi cela mérite l’attention des lecteurs francophones

Pour les particuliers en France, en Belgique ou au Luxembourg, le débarquement de Wero chez les e-commerçants pourrait se traduire, à terme, par un choix supplémentaire au moment de payer. Rien d’obligatoire, rien de spectaculaire à court terme, mais une option de plus qui met la pression sur les tarifs et les services existants. Et la concurrence, en matière de paiement, profite généralement au consommateur.

Pour les commerçants, y compris les plus petits qui vendent en ligne, l’arjeu est plus direct : la perspective de commissions allégées et d’un encaissement en temps réel, sans attendre plusieurs jours le versement des cartes. Encore faut-il que la solution soit largement intégrée aux plateformes de commerce et aux processeurs de paiement, ce qui prendra du temps.

Un mot de prudence, enfin. Les grandes annonces sur les chiffres d’utilisateurs ne disent rien du volume réel de transactions ni de l’adoption effective au moment de payer. Soixante millions de comptes ne valent que s’ils débouchent sur des paiements concrets et répétés. Le vrai test de Wero ne sera pas le nombre d’inscrits, mais le nombre de paniers réglés grâce à lui dans un an. C’est là, et seulement là, qu’on saura si l’Europe s’est enfin dotée d’une arme crédible face aux mastodontes du paiement.

Jean Claude Convenant