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3,5 milliards de dollars dans le Sahara : la méga-ferme d’Adrar sort enfin ses premiers chiffres
Marché Maghreb

3,5 milliards de dollars dans le Sahara : la méga-ferme d’Adrar sort enfin ses premiers chiffres

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

530 tonnes d’orge, 746 tonnes de maïs d’ensilage, et un troupeau de vaches américaines qui s’apprête à débarquer dans le désert algérien. Les chiffres que vient de livrer Baladna El Djazaïr sur ses réseaux sociaux ont quelque chose de déroutant : ils sont à la fois minuscules et immenses. Minuscules parce qu’ils ne concernent, pour l’instant, qu’une poignée de centaines d’hectares. Immenses parce qu’ils représentent les tout premiers signes de vie d’un projet à 3,5 milliards de dollars censé transformer le rapport de l’Algérie à son lait.

Pour comprendre l’ampleur de ce qui se joue à Adrar, il faut remettre l’ambition en perspective. L’entreprise, fruit d’un partenariat entre le Fonds national d’investissement (FNI) algérien et le géant laitier qatari Baladna, vise à installer 270 000 vaches sur 219 000 hectares, adossées à une usine de poudre de lait d’une capacité de 193 000 tonnes par an. À titre de comparaison, on parle ici de l’une des plus grandes fermes laitières intégrées jamais envisagées au monde, plantée au cœur du Sahara.

Une première récolte modeste, mais des rendements qui rassurent

Commençons par le concret. Sur la saison écoulée, Baladna a emblavé 360 hectares : 210 pour l’orge, 90 pour le blé, 60 pour le maïs d’ensilage. Le résultat ? 530 tonnes d’orge, 359 tonnes de blé, 584 tonnes de fourrages et 746 tonnes de maïs d’ensilage. L’entreprise qualifie ses rendements de « plutôt bons », et il faut reconnaître que le rapport entre surfaces et volumes tient la route.

Faisons le calcul, puisque personne ne le fait à notre place. Sur 210 hectares d’orge, 530 tonnes représentent environ 2,5 tonnes à l’hectare. Pour une terre désertique, arrachée au sable à coups de pivots d’irrigation, ce n’est pas un détail. Cela signifie que la technique fonctionne, que l’eau fossile des nappes du Sud algérien et les semences choisies produisent effectivement de la biomasse. Toute la logique du projet repose là-dessus : nourrir le bétail sur place plutôt qu’importer le fourrage, condition sine qua non pour que l’équation économique tienne.

Car c’est bien le fourrage qui fait ou défait une ferme laitière géante. Une vache laitière consomme chaque jour des dizaines de kilos d’aliments. Multiplier cela par 270 000 têtes donne le vertige. Si Baladna devait importer cette matière, le modèle s’effondrerait sous le coût logistique. D’où l’obsession, visible dans chaque chiffre communiqué, de produire la nourriture animale directement dans le désert.

Les vaches américaines arrivent fin novembre

L’autre information marquante, c’est le calendrier. Les premières vaches, importées des États-Unis, sont attendues pour la fin novembre. C’est le moment de vérité d’un projet qui, jusqu’ici, relevait surtout de l’annonce et du terrassement.

Transporter des bovins laitiers depuis l’Amérique du Nord jusqu’au Sahara algérien n’a rien d’anodin. Il faut acclimater des animaux habitués à des climats tempérés à une chaleur extrême, gérer le stress du transport, sécuriser l’approvisionnement en eau et en fourrage dès leur arrivée. Les premières semaines diront beaucoup sur la viabilité réelle de l’opération. Un troupeau de cette valeur, dans un environnement aussi hostile, représente un pari technique autant que financier.

Le vrai saut : passer de 360 à 70 000 hectares

C’est ici que l’écart entre le présent et l’objectif devient saisissant. Pour la campagne de labours-semailles 2026-2027, Baladna indique avoir 420 hectares en cours d’emblavement — dont 360 de maïs d’ensilage et 60 de maïs supérieur — auxquels s’ajouteront bientôt 550 hectares supplémentaires, soit 970 hectares de plus au total. Onze pivots d’irrigation additionnels viennent d’être mis en service.

Mais l’ambition affichée dépasse de loin ces chiffres : atteindre, à terme, 70 000 hectares emblavés, irrigués par 1 400 pivots. Autrement dit, il faudra multiplier les surfaces actuelles par un facteur colossal. Passer de quelques centaines d’hectares à 70 000, c’est changer d’échelle industrielle, pas simplement agrandir une exploitation.

Cette trajectoire pose une question qu’on ne peut pas éluder : celle de l’eau. Mille quatre cents pivots d’irrigation en plein désert, cela représente un prélèvement massif sur les nappes souterraines sahariennes, dont les réserves ne se rechargent pratiquement pas. C’est une ressource fossile, par définition finie. La durabilité à long terme d’un tel modèle agricole dépendra entièrely de la gestion de cette eau. Le sujet mérite d’être posé sans détour, même si l’entreprise n’en dit rien dans sa communication.

Ce que ce projet dit de l’Algérie

Au-delà des tonnages, Baladna incarne une stratégie. L’Algérie importe une part considérable de sa poudre de lait, pour une facture qui pèse lourd sur ses comptes en devises. Réduire cette dépendance, produire localement de quoi alimenter une population friande de lait et de ses dérivés, voilà l’enjeu de souveraineté alimentaire qui justifie l’engagement de 3,5 milliards de dollars.

Pour les lecteurs du Maghreb, le dossier résonne particulièrement : le Maroc et la Tunisie connaissent les mêmes tensions sur leur approvisionnement laitier, et observent avec attention ce modèle d’investissement croisé entre fonds souverain national et capitaux du Golfe. Si Adrar réussit, d’autres pourraient s’en inspirer. Si elle échoue, ce sera une leçon coûteuse sur les limites de l’agriculture intensive en zone aride.

Pour l’heure, Baladna a franchi une première étape : prouver que la terre saharienne peut produire. Reste à démontrer qu’elle peut le faire à l’échelle promise, année après année, sans épuiser la ressource qui rend tout cela possible. Fin novembre, avec l’arrivée des premières vaches, le projet entrera dans sa phase la plus scrutée.

Jean Claude Convenant