Un détail en dit long sur les ambitions algériennes : ce n’est pas un simple contrat d’importation qui a été signé jeudi 15 octobre au siège du ministère de l’Industrie pharmaceutique, à Alger. C’est un accord de transfert de technologie. La nuance compte. Elle sépare un pays qui achète ses médicaments d’un pays qui veut, enfin, apprendre à les fabriquer.
L’entreprise algérienne Pharma Invest a scellé un partenariat avec le groupe chinois Yangtze River Pharmaceutical Group (YRPG), un poids lourd du secteur en Asie. L’objectif affiché dépasse la production de pilules : il s’agit de maîtriser la chaîne, jusqu’aux matières premières, ce talon d’Achille de presque toutes les industries pharmaceutiques nationales dans le monde.
Ce que cherche vraiment l’Algérie derrière cet accord
La signature s’est déroulée en présence du ministre Nassim Kouidri et du directeur général du groupe public Saidal. Deux figures qui résument assez bien la stratégie en cours : d’un côté, le partenaire étranger qui apporte le savoir-faire ; de l’autre, le fleuron public censé le capter et le diffuser.
Selon le communiqué du ministère, l’accord vise à renforcer la coopération entre les deux groupes en matière de transfert d’expertises et de technologies modernes pour la maîtrise de la production de matières premières à usage pharmaceutique. Le texte évoque aussi l’accompagnement de Pharma Invest dans le développement et la fabrication de médicaments innovants, afin de renforcer les capacités technologiques et industrielles nationales.
Traduisons. Les « matières premières à usage pharmaceutique », ce sont les principes actifs — ce que le jargon appelle les API. Et c’est là que le bât blesse pour quasiment tout le monde. L’essentiel de ces molécules de base est produit en Chine et en Inde. Quand la pandémie de Covid-19 a bloqué les ports et les usines en 2020, l’Europe elle-même a découvert avec stupeur sa dépendance : impossible de fabriquer du paracétamol sans l’ingrédient qui venait d’Asie. L’Algérie, qui importait encore massivement ses médicaments il y a dix ans, a tiré les leçons de cette fragilité mondiale.
Le mot qui revient : souveraineté sanitaire
Nassim Kouidri n’a pas mâché ses mots. Le ministre a salué des initiatives qui, selon lui, contribuent à orienter l’industrie pharmaceutique nationale vers la production de médicaments innovants et la maîtrise des technologies de pointe pour la fabrication de matières premières, appuyant ainsi « le processus de concrétisation de la souveraineté sanitaire ».
Cette formule, la « souveraineté sanitaire », est devenue le fil rouge de la politique industrielle algérienne dans le secteur. Elle n’a rien d’anodin. Alger a longtemps vu sa facture d’importation de médicaments peser lourd sur ses réserves de devises — plusieurs milliards de dollars par an au tournant des années 2010. Réduire cette dépendance n’est pas qu’une question de santé publique : c’est une affaire budgétaire, commerciale et, disons-le, de fierté nationale.
Le choix du partenaire chinois n’est pas neutre non plus. Pékin a fait de la coopération pharmaceutique un instrument de son influence sur le continent africain, de l’Égypte au Maroc en passant par l’Algérie. Pour les pays du Maghreb, qui cherchent tous à bâtir un tissu industriel local, le dilemme est connu : accepter la technologie chinoise, c’est aussi, parfois, prolonger une forme de dépendance — cette fois sur le terrain du savoir-faire et des brevets. L’enjeu, pour Pharma Invest, sera donc de réellement absorber l’expertise transférée, et pas seulement d’héberger une usine clé en main.
Saidal entre dans la danse
L’autre information de la journée, plus discrète mais potentiellement décisive, concerne le rapprochement entre Pharma Invest et Saidal. Le communiqué indique que les grandes lignes d’un futur accord ont été posées, en vue d’une coopération dans la fabrication et la distribution de médicaments à forte valeur ajoutée.
Voilà qui change l’échelle. Saidal est le mastodonte public du médicament en Algérie, avec ses sites de production et son réseau de distribution. Associer une entreprise privée dynamique à cette machine, c’est tenter de marier l’agilité de l’une à la puissance de l’autre. Sur le papier, le calcul est séduisant. Dans la pratique, les partenariats public-privé dans le secteur pharmaceutique algérien ont connu leur lot de projets annoncés en grande pompe puis enlisés dans la lourdeur administrative.
Il faut donc rester mesuré. Un accord-cadre, même signé en présence d’un ministre, n’est pas une usine qui tourne. Les « médicaments innovants » évoqués — probablement des traitements complexes, biotechnologies ou molécules sous licence — exigent des infrastructures, des contrôles qualité aux standards internationaux et des années de montée en compétence. Le chemin entre la signature et le premier comprimé « made in Algeria » issu d’un principe actif local reste long.
Reste que la direction est claire, et cohérente avec ce que l’Algérie tente de construire depuis plusieurs années. Produire localement, maîtriser l’amont, réduire la facture d’importation. Si ces accords tiennent leurs promesses, le pays pourrait non seulement mieux approvisionner ses patients, mais aussi, à terme, viser l’exportation vers ses voisins africains. Un marché que la Chine, justement, convoite déjà. Le plus dur commence maintenant : transformer l’encre des contrats en réalité industrielle.