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Marché Maghreb

Allocation touristique en Algérie : 100 000 fraudes en 45 jours, l’État bascule tout sur carte bancaire

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

750 euros par adulte. Sur le papier, une petite bouffée d’air pour les Algériens qui rêvent de voyager. Dans les faits, une aubaine pour un réseau d’intermédiaires qui, en quelques semaines, a transformé cette aide publique en machine à siphonner les devises du pays. Le chiffre donne le vertige : 100 000 cas de fraude recensés en seulement 45 jours. Face à cette hémorragie, Alger vient de changer les règles.

Le cash, c’est terminé

La décision est tombée lors du Conseil des ministres présidé par Abdelmadjid Tebboune, dimanche 12 juillet, selon le compte-rendu diffusé par la Télévision algérienne. Désormais, l’allocation touristique ne sera plus remise en espèces. Elle sera créditée directement sur la carte bancaire du bénéficiaire.

La formulation officielle ne laisse guère de place à l’interprétation. Le communiqué évoque des « dépassements graves constatés qui ont provoqué une hémorragie de devises sans que cette allocation ne bénéficie aux véritables bénéficiaires ». Traduction : l’argent partait, mais rarement dans la poche des voyageurs. La mesure est présentée comme « temporaire », le temps de « réduire les abus constatés ». On verra si le provisoire finit par durer, comme souvent.

L’objectif affiché est clair : « éliminer les intermédiaires et certaines agences de voyages qui exploitent illégalement cette allocation ». En clair, couper la chaîne entre le guichet et le marché noir.

Comment une aide au voyage est devenue un business souterrain

Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut remonter au 20 juillet 2025, date d’entrée en vigueur de cette allocation de 750 euros pour les adultes. Une revalorisation attendue de longue date dans un pays où l’accès aux devises reste strictement encadré, et où l’écart entre le taux officiel et le taux parallèle du dinar aiguise tous les appétits.

Le mécanisme de fraude, révélé quelques mois plus tard, est presque d’une simplicité désarmante. En décembre, le ministre de l’Intérieur et des Transports, Saïd Sayoud, dévoilait le bilan : 100 000 cas de fraude en 45 jours. Le schéma ? Des intermédiaires récupéraient l’allocation, la présentaient officiellement pour un séjour en Tunisie, puis rentraient illégalement en Algérie par les frontières terrestres. Les euros, eux, étaient revendus sur le marché noir ou remis à des trafiquants côté tunisien.

Un aller sans vraiment de retour, du moins pas pour l’argent. Des enquêtes ont été ouvertes, des arrestations ont eu lieu. Mais la répression seule ne suffisait visiblement pas à colmater la brèche. D’où ce virage vers la carte bancaire, qui vise à rendre la fraude traçable, sinon impossible.

Pourquoi la carte change (un peu) la donne

Le raisonnement de l’État se tient. Le cash est anonyme, fongible, immédiatement revendable. Une somme créditée sur une carte bancaire nominative laisse une trace : où, quand, comment elle est dépensée. Elle est bien plus difficile à convertir instantanément en billets de banque à écouler sous le manteau.

Il faut le dire clairement : cette mesure s’inscrit dans une bataille plus large que mène Alger depuis des années, celle du contrôle des sorties de devises. L’Algérie souffre d’un déficit chronique de son marché des changes officiel, ce qui alimente en permanence un marché parallèle florissant, notamment dans le quartier du Square Port-Saïd à Alger. Chaque dispositif d’octroi de devises devient mécaniquement une cible pour ceux qui savent jouer sur l’écart de taux.

Reste une question que personne, à Alger, ne pose ouvertement : la carte bancaire est-elle vraiment étanche ? Un intermédiaire déterminé peut toujours proposer d’acheter les fonds une fois la carte utilisée à l’étranger, ou monter des circuits plus sophistiqués. L’histoire des contrôles de capitaux, un peu partout dans le monde, montre que la fraude finit souvent par contourner l’obstacle. Elle se complique, elle se renchérit, mais elle s’adapte.

Ce que ça change pour les voyageurs

Pour le citoyen honnête qui voulait simplement disposer de quelques centaines d’euros avant de partir en vacances, le changement est concret. Fini l’idée de récupérer des liquidités à un guichet. Il faudra passer par la carte, avec tout ce que cela implique : disponibilité d’un compte adapté, acceptation de la carte à destination, frais éventuels de retrait ou de conversion à l’étranger. Autant de détails pratiques qui, cumulés, peuvent peser.

Il y a là un arbitrage classique entre lutte contre la fraude et confort de l’usager. En bridant les tricheurs, on ajoute mécaniquement des contraintes à ceux qui ne trichaient pas. C’est le prix d’un système où la confiance dans les circuits informels s’est effondrée.

Une chose est sûre : en passant à la carte, l’Algérie ne réinvente rien. Elle rattrape une pratique déjà courante ailleurs, où l’allocation en devises se gère de plus en plus par voie électronique justement pour éviter les détournements. Le vrai test viendra dans les prochains mois. Si le nombre de fraudes chute nettement, la mesure « temporaire » aura sans doute vocation à s’installer. Si les réseaux trouvent une parade, Alger devra à nouveau serrer la vis. Le jeu du chat et de la souris est loin d’être terminé.

Jean Claude Convenant