277,5 dinars pour un euro. Le chiffre n’a pas bougé d’un centime depuis le 10 juin. Or nous sommes en pleine saison des grands départs, ce moment de l’année où la diaspora rentre au pays, où les familles préparent les vacances, où la demande de devises explose habituellement. Et pourtant, rien. L’euro reste scotché sous la barre symbolique des 280 dinars, incapable de la franchir durablement.
Pour qui connaît le marché noir algérien, c’est presque une anomalie. Traditionnellement, l’été, c’est la fièvre. Les cambistes du Square Port Saïd, à Alger, voient affluer les demandes, et les cours grimpent. Cette année, le calme domine. Est-ce le signe que la monnaie unique a enfin trouvé son point d’équilibre ? Ou l’accalmie avant une nouvelle secousse ?
Un plateau qui dure, et qui interroge
Reprenons les chiffres, car ils racontent une histoire. Selon les cotations relevées au Square Port Saïd rapportées par TSA, l’euro s’échangeait à 277 dinars le 31 mai, à 277,5 dinars le 10 juin, et toujours à 277,5 dinars ce dimanche 12 juillet. En six semaines, le mouvement se compte en dixièmes de dinar. Autant dire une immobilité.
Le dollar suit la même partition, avec une légère fermeté : 236,5 dinars fin mai, 237,5 le 10 juin, 239,5 ce dimanche. Le billet vert flirte avec les 240 dinars sans les toucher. Là aussi, la variation reste contenue.
Cette stagnation s’explique par un mécanisme simple : l’offre et la demande s’équilibrent. Autrement dit, ceux qui veulent vendre des devises et ceux qui veulent en acheter se font, en ce moment, à peu près jeu égal. Un équilibre fragile, par nature. Le marché parallèle reste imprévisible : il peut repartir à la hausse comme plonger, au gré d’une rumeur, d’une décision administrative ou d’un simple pic saisonnier.
Le vrai sujet : l’écart vertigineux avec le cours officiel
Voilà où le tableau devient parlant. Pendant que la rue paie l’euro 277,5 dinars, la Banque d’Algérie l’affiche à 152,0752 dinars le vendredi 10 juillet. Le dollar officiel, lui, est coté à 133,0142 dinars. Faites le calcul : sur le marché noir, l’euro se négocie près de 82 % au-dessus du taux officiel. Le dollar, quant à lui, vaut environ 80 % de plus dans la rue qu’au guichet.
Cet écart n’est pas un détail technique. Il est le thermomètre d’une économie sous tension, où l’accès légal aux devises reste rationné. Le cours officiel a d’ailleurs à peine bougé sur un mois : l’euro valait 154,24 dinars il y a quatre semaines, le dollar 133,49. Une stabilité de façade, décidée par la banque centrale, qui ne dit rien de la réalité vécue par les Algériens désireux de voyager, d’importer ou d’épargner en devises fortes.
Il faut le dire clairement : tant que ce fossé persiste, le marché parallèle continuera d’exister, quelles que soient les mesures. C’est la loi de tout marché contraint. Là où l’offre officielle ne couvre pas la demande, un marché gris prend le relais.
Ce que les autorités ont changé — et ce qui pourrait tout faire basculer
Si l’euro ne s’envole pas comme il l’a fait par le passé, ce n’est pas un hasard. Les pouvoirs publics ont pris des mesures qui pèsent sur la demande. La plus visible : le relèvement de l’allocation touristique à 750 euros par adulte. Concrètement, chaque voyageur peut désormais se procurer davantage de devises au taux officiel, ce qui réduit d’autant sa dépendance au marché noir. Moins de pression sur les cambistes, donc moins de pression sur les prix.
À cela s’ajoutent les restrictions sur l’importation de véhicules, notamment en provenance de Chine. Or l’achat de voitures à l’étranger constituait un puissant aspirateur à devises. En freinant ce canal, l’État a mécaniquement asséché une partie de la demande d’euros et de dollars.
Le résultat est là : un été sans flambée. Mais prudence. Ce plateau tient à des mesures administratives, pas à un rééquilibrage structurel de l’économie. Le marché noir, par définition, échappe à tout contrôle total. Une décision imprévue, un durcissement, un afflux inattendu de demande, et les cours peuvent repartir en quelques jours.
Ce que ça change pour les lecteurs concernés
Pour la diaspora algérienne en France, en Belgique ou ailleurs, ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils déterminent combien vaut réellement l’argent envoyé au pays, et à quel taux il sera converti sur place. L’écart de 82 % entre officiel et parallèle signifie qu’un euro transféré via les canaux officiels rapporte bien moins, en dinars, que le même euro changé de la main à la main.
Rappelons toutefois une évidence : recourir au marché noir des devises est illégal en Algérie, et les cours cités ici relèvent de l’observation d’un marché informel, pas d’une recommandation. Ces niveaux fluctuent sans garantie, et rien n’assure qu’ils tiendront demain.
Reste la vraie question de fond, celle qui dépasse la simple cotation du jour. Un dinar dont la valeur de rue est presque moitié moindre que sa valeur officielle traduit une défiance persistante. Les mesures récentes ont calmé le jeu. Elles n’ont pas comblé le fossé. Et c’est ce fossé, plus que le chiffre de 277,5 affiché ce dimanche, qui mérite d’être surveillé dans les mois à venir.