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Marché Maghreb

Allocation touristique en Algérie : pourquoi les 750 euros ne seront plus versés en espèces

Par Jean Claude Convenant 6 min de lecture

Sept cent cinquante euros. C’est le montant de l’allocation touristique annuelle à laquelle ont droit les Algériens, et c’est aussi le chiffre qui a fait bouger les lignes lors du Conseil des ministres du dimanche 12 juillet. Désormais, ces devises ne passeront plus par les guichets sous forme de billets. Elles atterriront sur une carte bancaire. Une décision technique en apparence, mais qui en dit long sur une obsession bien connue à Alger : arrêter l’hémorragie de devises.

Le Président Abdelmadjid Tebboune a présidé cette réunion en enchaînant plusieurs dossiers, du numérique au partenariat énergétique avec le Sahel, en passant par un jumelage aussi inattendu que symbolique entre Tipaza et Kansas City. Mais c’est la question de l’allocation qui touche le plus directement le portefeuille des citoyens.

La fin du cash, une réponse aux « graves dépassements »

Les mots employés par la Présidence sont durs. Le communiqué évoque des « graves dépassements ayant entraîné une hémorragie de devises sans que les bénéficiaires concernés ne reçoivent l’allocation ». Traduction : le système actuel a été détourné. Des devises sortaient du pays, mais pas toujours dans les poches de ceux qui en avaient réellement droit.

La parade décidée est simple sur le principe : verser l’allocation « à titre temporaire » par carte bancaire, et non plus en espèces, « afin d’endiguer ces abus ». En obligeant le passage par une carte, l’État reprend la main sur la traçabilité. Chaque dépense devient identifiable, chaque bénéficiaire aussi. Le liquide, lui, ne laisse pas de trace.

Il faut le dire, ce montant de 750 euros reste modeste au regard des besoins réels d’un voyageur. Face à un marché parallèle où le dinar s’échange à un cours nettement plus favorable qu’au taux officiel, l’allocation touristique a longtemps servi de soupape symbolique plus que de véritable enveloppe de voyage. Le passage à la carte ne changera rien à la faiblesse du montant. En revanche, il pourrait compliquer la vie de ceux qui utilisaient ces devises pour d’autres circuits que le tourisme.

Pour les lecteurs habitués aux allers-retours entre le Maghreb et l’Europe, la question concrète est celle-ci : où et comment cette carte sera-t-elle acceptée ? Le communiqué reste silencieux sur les modalités pratiques, sur le calendrier de déploiement, sur le type de carte concerné. Autant de détails qui feront la différence entre une mesure efficace et une contrainte supplémentaire.

Le numérique érigé en priorité, avec un délai serré

Avant même d’aborder le tourisme, Tebboune a fixé une échéance qui ne souffre pas de discussion : « un mois » pour assurer une connectivité sectorielle complète et faciliter « l’accès aux services numériques pour les citoyens ». Un délai maximal, insiste la Présidence.

Le chef de l’État a lié cette urgence au « succès significatif et à la forte demande » constatés après la mise en service du Centre national de données. Ce centre, présenté comme une infrastructure clé de la souveraineté numérique algérienne, semble avoir dépassé les attentes en matière de fréquentation. D’où l’appel à « redoubler d’efforts pour accélérer le déploiement des services numériques ».

On notera la cohérence de fond avec la décision sur l’allocation : payer par carte, dématérialiser les services publics, tracer les flux. Une même logique de bascule vers le numérique traverse ces annonces. Reste que fixer un délai d’un mois pour une connectivité « complète » relève d’une ambition considérable. Les administrations algériennes ne sont pas réputées pour leur agilité, et l’histoire récente des grands chantiers numériques dans la région invite à la prudence sur les calendriers annoncés.

Électricité vers le Sahel : l’Algérie mise sur le Niger et le Tchad

Le troisième volet de cette réunion regarde vers le sud. Tebboune a insisté sur « l’importance capitale » accordée au développement des projets convenus avec le Niger et le Tchad, « en particulier dans le domaine de la production d’électricité, au bénéfice des citoyens des deux pays frères ».

Le vocabulaire employé est celui de l’intégration régionale : « bases économiques solides », « investissements authentiques », « vision intégrée ». Derrière les formules, une stratégie. L’Algérie, riche en ressources énergétiques, cherche à s’affirmer comme puissance structurante au Sahel, une région où son influence est disputée et où les partenariats extérieurs se recomposent rapidement.

Pour ne pas en rester aux déclarations d’intention, le Président a chargé le ministre des Affaires étrangères de superviser un comité sectoriel dédié au suivi « sur le terrain » de ces projets, « dans les délais impartis ». Cette insistance sur le suivi concret trahit peut-être une frustration : combien de projets de coopération sud-sud sont restés lettre morte faute d’exécution ?

Tipaza et Kansas City, un jumelage qui intrigue

Enfin, la décision la plus surprenante : le lancement d’un jumelage entre Tipaza, cité côtière algérienne classée au patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses ruines romaines et puniques, et Kansas City, aux États-Unis. Deux villes que rien ne semble rapprocher, ni la géographie, ni l’histoire, ni la taille.

Le communiqué ne détaille pas les contours de ce partenariat. Coopération culturelle ? Économique ? Touristique ? L’annonce s’inscrit dans une volonté plus large de relance du tourisme, secteur que Tebboune veut doter d’un plan d’action. Un jumelage avec une métropole américaine peut ouvrir des canaux de visibilité et d’échanges, mais tout dépendra du contenu réel donné à cette coopération. Pour l’instant, l’annonce relève surtout du signal politique.

Au bout du compte, ces décisions dessinent une ligne claire : contrôler les flux financiers, accélérer le numérique et projeter l’influence algérienne au-delà de ses frontières. Sur chacun de ces fronts, l’écart entre l’annonce et la mise en œuvre dira si les mots du Conseil des ministres se transforment en réalité pour les citoyens.

Jean Claude Convenant