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Marché Maghreb

Or au Maroc : le gramme dévisse à 950 DH, et les bijoutiers accusent

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

500 dirhams. C’est ce qu’un joaillier casablancais a vu s’évaporer sur chaque gramme d’or en l’espace de six mois. Le métal, vendu autour de 1.400 à 1.450 DH le gramme au début de l’année, s’échange désormais aux alentours de 950 DH. Une chute de près de 30 %. Sur le papier, une bonne nouvelle pour le consommateur qui rêve d’une bague de fiançailles. Dans les faits, un séisme pour toute une filière qui n’y comprend plus grand-chose.

Car voilà le paradoxe : pendant que le prix au Maroc s’effondre, l’or n’a jamais été aussi prisé sur les marchés internationaux. En 2024 et 2025, le métal jaune a battu record sur record, porté par les achats massifs des banques centrales, les tensions géopolitiques et l’appétit des investisseurs pour les valeurs refuges. Alors comment expliquer qu’à Rabat ou Fès, le gramme dégringole quand il grimpe partout ailleurs ? C’est précisément la question que pose la profession, qui a décidé de frapper à la porte du Conseil de la concurrence.

Un décrochage qui défie la logique des marchés

D’ordinaire, le prix de l’or dans une bijouterie marocaine suit, avec quelques ajustements, le cours mondial exprimé en dollars par once, converti en dirhams. Quand le London Bullion Market monte, le comptoir de la médina devrait suivre le mouvement. C’est la mécanique de base. Or, selon les éléments rapportés par Médias24, ce lien s’est distendu au point de devenir incompréhensible pour les bijoutiers eux-mêmes.

Les griefs de la profession pointent dans deux directions. D’abord, des difficultés d’importation qui grippent l’arrivée du métal sur le territoire. Ensuite, et c’est le nerf de la guerre, un approvisionnement concentré entre les mains d’une poignée d’opérateurs. Quand quelques acteurs contrôlent l’accès à une matière première, ils sont en position de peser sur les prix. C’est l’abc de l’économie : moins il y a de fournisseurs, plus le risque de distorsion augmente.

Faut-il pour autant crier au complot ? Non. Un écart de prix peut avoir mille causes : fiscalité, marges commerciales, frais logistiques, spéculation sur les stocks. Mais lorsqu’un secteur entier alerte sur une anomalie durable et saisit l’autorité de la concurrence, c’est que le doute est suffisamment sérieux pour mériter un examen. Le Conseil de la concurrence, présidé au Maroc par une institution qui a musclé son action ces dernières années — on se souvient de son enquête retentissante sur le marché des hydrocarbures — a les outils pour trancher.

Ce que révèle vraiment cette affaire

Au-delà du prix affiché en vitrine, cette histoire raconte quelque chose de plus profond sur la structure d’un marché. L’or n’est pas un produit comme les autres au Maroc. C’est une valeur d’épargne ancrée dans les traditions, un placement familial, un symbole social lors des mariages. Des millions de foyers y voient un rempart contre l’inflation et l’incertitude. Quand le prix de référence devient illisible, c’est la confiance dans tout un pan de l’économie domestique qui vacille.

Le problème de la concentration soulevé par les bijoutiers n’est d’ailleurs pas propre au royaume. Partout dans le monde, la chaîne de l’or — de l’extraction au raffinage jusqu’à la distribution — passe par un nombre restreint d’acteurs. Quelques raffineries suisses traitent une part écrasante du métal mondial. Ce goulot d’étranglement structurel rend le marché sensible à la moindre décision d’un opérateur dominant. Le cas marocain, s’il se confirme, ne serait qu’une déclinaison locale d’un phénomène global.

Il y a aussi la question de l’importation. Le Maroc, qui ne produit qu’une quantité limitée d’or, dépend largement de l’extérieur pour son approvisionnement. Toute friction douanière, tout contingentement, toute lourdeur administrative se répercute mécaniquement sur les volumes disponibles et donc sur les prix. Un marché mal alimenté est un marché où les rares détenteurs de stock font la loi.

Consommateurs gagnants, filière fragilisée

Pour l’acheteur, la baisse est une aubaine à court terme. Acheter un bijou 30 % moins cher qu’il y a six mois, personne ne s’en plaindra. Mais attention à l’illusion. Si cette baisse résulte d’un dysfonctionnement du marché plutôt que d’une véritable évolution du cours mondial, elle est fragile. Un prix artificiellement bas peut se retourner brutalement le jour où l’approvisionnement se normalise. Et pour ceux qui considèrent l’or comme une réserve de valeur, revendre à 950 DH un métal acquis à 1.450 DH, c’est acter une perte sèche.

Il faut le dire clairement : ni la flambée ni l’effondrement ne sont sains quand ils décrochent des fondamentaux internationaux. Un marché fonctionne bien lorsque ses prix reflètent l’offre et la demande réelles, pas les manœuvres de quelques-uns. C’est tout l’enjeu de la saisine du Conseil de la concurrence.

Reste à voir ce que l’autorité en fera. Une enquête sérieuse prend du temps, exige des données précises sur les flux d’importation, les marges et les positions de marché. Si elle débouche sur des constats de pratiques anticoncurrentielles, elle pourrait redessiner la façon dont l’or circule au Maroc. Si elle conclut que la baisse s’explique par des facteurs légitimes, elle aura au moins levé un soupçon.

En attendant, le gramme reste à 950 DH, et la profession retient son souffle. Cette affaire dépasse le seul commerce du bijou : elle interroge la transparence d’un marché stratégique pour l’épargne des ménages. Et sur ce terrain, le silence n’est jamais une réponse satisfaisante.

Jean Claude Convenant