Le meilleur client d’une banque marocaine, aujourd’hui, ce n’est ni le grand groupe industriel, ni le promoteur immobilier, ni le ménage qui contracte un crédit logement. C’est l’État. En quelques années, le Trésor et toute la galaxie publique qui gravite autour de lui se sont hissés au sommet de la clientèle du secteur bancaire du royaume. Un basculement discret, presque technique, mais lourd de conséquences.
C’est ce que révèle une analyse de Médias24, qui pointe une réalité rarement mise en avant : les banques marocaines prêtent de plus en plus à la sphère publique, et de mieux en mieux. Bons du Trésor, oui, mais pas seulement. Toute une série de mécanismes financiers, affinés au fil des exercices, canalisent l’épargne bancaire vers les besoins de financement de l’État.
Comment l’État a pris le fauteuil du client numéro un
Le canal le plus visible, c’est le bon du Trésor. Chaque semaine, l’État lève de l’argent sur le marché domestique, et les banques sont là, en première ligne, pour souscrire. Rien d’anormal en soi : c’est le fonctionnement classique du financement d’un déficit public. Ce qui change, c’est l’ampleur et la régularité de cet appétit.
Mais réduire le phénomène aux seuls bons du Trésor serait une erreur. La sphère publique élargie — établissements et entreprises publics, organismes adossés à la garantie de l’État — sollicite elle aussi le crédit bancaire. À ces flux s’ajoutent des mécanismes de refinancement et de placement qui, mis bout à bout, font de l’ensemble étatique un partenaire incontournable pour les bilans bancaires.
Pour une banque, c’est confortable. Prêter à l’État, c’est prêter à la signature la plus sûre du pays. Le risque de défaut est quasi nul, la rémunération correcte, et la gestion prudentielle allégée. Face à une entreprise privée qui peut faire faillite ou un particulier qui peut perdre son emploi, le Trésor a l’avantage imbattable de ne jamais faire défaut sur sa dette en dirhams. On comprend la tentation.
L’effet d’éviction : le mot que personne n’aime prononcer
Le problème porte un nom que les économistes connaissent bien : l’effet d’éviction. En clair, plus l’État absorbe de liquidités bancaires, moins il en reste pour financer l’économie réelle — les PME, les investissements privés, la consommation des ménages. L’argent qui part vers le Trésor ne va pas vers l’usine, le commerce ou le projet entrepreneurial.
Bank Al-Maghrib, la banque centrale, ne nie pas le phénomène. Elle le reconnaît, mais le juge modéré. C’est une position rassurante, et sans doute sincère. Sauf que, comme le souligne l’analyse de Médias24, ce calcul repose sur un périmètre étroit. En restreignant la mesure aux seuls canaux les plus directs, on obtient mécaniquement un chiffre plus rassurant. Élargissez le périmètre à l’ensemble de la sphère publique et de ses mécanismes annexes, et l’image pourrait changer.
C’est là que le débat devient intéressant. Un effet d’éviction « modéré » à l’échelle d’un agrégat officiel peut parfaitement se traduire, sur le terrain, par un accès au crédit plus difficile pour telle catégorie d’entreprises. Les moyennes de la statistique masquent souvent les tensions locales. À notre avis, la vigilance s’impose : la santé d’une économie ne se mesure pas seulement à la solidité de son secteur bancaire, mais à sa capacité à irriguer le tissu productif.
Un dilemme que connaissent bien d’autres pays
Le Maroc n’est pas un cas isolé. Partout dans le monde, quand un État creuse ses besoins de financement, il entre en concurrence avec le secteur privé pour capter l’épargne disponible. Les pays du Maghreb, comme ceux d’Europe du Sud après la crise de la dette, ont tous connu cette tension entre financement de l’État et financement de l’économie. L’histoire économique regorge d’exemples où un secteur bancaire trop confortablement installé dans la dette souveraine a fini par négliger le crédit productif.
Le risque n’est pas immédiat. Il est structurel et lent. Une banque qui trouve dans les titres publics une source de revenus sûre et généreuse perd peu à peu l’appétit pour le risque entrepreneurial, plus exigeant, plus incertain. Et c’est pourtant ce risque-là qui crée des emplois et de la croissance. Le confort d’aujourd’hui peut devenir la paresse de demain.
Il faut le dire clairement : rien de tout cela ne relève de la mauvaise gestion ou d’une dérive. Financer un État par le marché bancaire domestique est légitime, et souvent préférable à un recours excessif à la dette extérieure, qui expose aux aléas des devises et des taux internationaux. La question n’est pas de savoir si l’État doit emprunter, mais dans quelles proportions, et à quel prix pour le reste de l’économie.
Ce qu’il faut surveiller dans les mois qui viennent
Pour les épargnants, les entrepreneurs et les observateurs du royaume, quelques indicateurs méritent l’attention. L’évolution des taux sur les bons du Trésor, d’abord : s’ils grimpent, c’est le signe que l’État doit payer plus cher pour attirer les liquidités, ce qui renchérit mécaniquement le crédit pour tout le monde. La dynamique du crédit aux entreprises non financières, ensuite : c’est le thermomètre le plus fiable de la vitalité du financement privé.
Enfin, il faudra scruter la manière dont Bank Al-Maghrib fera évoluer son analyse. Si l’institution élargit son périmètre de mesure, elle enverra un signal fort. Reconnaître pleinement l’ampleur d’un phénomène, c’est déjà se donner les moyens de le corriger.
Rien ici ne constitue un conseil d’investissement. Mais un principe reste valable partout : quand l’argent public devient le premier client des banques, la vraie question n’est jamais la solidité des banques. C’est de savoir qui, à la fin, finance la croissance.