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Prix des médicaments au Maroc : pourquoi la réforme de 2013 s’est arrêtée aux portes du Conseil de gouvernement

Par Jean Claude Convenant 5 min de lecture

Le 9 juillet, tout le monde attendait le texte. Les industriels du médicament, les pharmaciens, les responsables de l’assurance maladie, et bien sûr les patients qui, chaque mois, comptent leurs boîtes de comprimés avant de compter leurs sous. Ce jour-là, le Conseil de gouvernement devait examiner la refonte du système de fixation des prix des médicaments, celui-là même qui régit le marché marocain depuis 2013. Il ne l’a pas fait. Le point est passé à la trappe, sans explication publique. Et depuis, chacun y va de sa version.

C’est ce que raconte Medias24 dans une enquête publiée le 19 juillet : un report surprise, aucune justification officielle, et une constellation d’hypothèses qui circulent entre les acteurs du secteur. Aucune n’est confirmée. Toutes en disent long sur les tensions qui entourent ce dossier.

Un texte qui touche à un équilibre de treize ans

Pour comprendre l’agitation, il faut revenir à 2013. Cette année-là, le Maroc s’était doté d’un mécanisme de fixation des prix censé mettre de l’ordre dans un marché où les écarts étaient parfois vertigineux. Le principe : comparer le prix marocain avec celui pratiqué dans un panier de pays de référence, et retenir le plus bas. À l’époque, la mesure avait provoqué des baisses spectaculaires sur des centaines de références. Certains médicaments avaient vu leur prix chuter de moitié.

Treize ans, c’est long dans un secteur où les molécules, les brevets et les chaînes d’approvisionnement évoluent sans cesse. Le système montre ses limites. Il ne dit pas grand-chose des génériques, il gère mal les pénuries, et il ne suit pas toujours la réalité des coûts industriels. La réforme attendue devait donc redistribuer les cartes. Or redistribuer les cartes, dans le médicament, cela signifie toujours que quelqu’un va gagner et quelqu’un va perdre.

Trois pistes, aucune certitude

Medias24 recense plusieurs explications qui circulent dans le milieu. La première, la plus commentée, pointe la pression des laboratoires multinationaux. Ces géants pèsent lourd sur le marché marocain, et une nouvelle grille de prix peut rogner leurs marges sur des produits phares. Il serait naïf de croire qu’ils regardent passer un tel texte sans réagir. Reste que rien ne permet d’affirmer, à ce stade, qu’un lobbying aurait directement provoqué le report.

Deuxième piste avancée : l’absence de hauts responsables lors du dernier Conseil de gouvernement. Un dossier aussi technique et sensible ne s’examine pas dans n’importe quelles conditions. Si les personnes clés ne sont pas autour de la table, il est fréquent qu’un point soit tout simplement retiré de l’ordre du jour, quitte à revenir plus tard. Explication prosaïque, mais crédible.

Troisième hypothèse, plus feutrée : des considérations politiques. Toucher au prix des médicaments, c’est toucher au portefeuille des ménages. Dans un pays où le pouvoir d’achat est au cœur du débat public, le moindre soupçon de hausse peut virer au sujet explosif. Repousser, c’est parfois gagner du temps pour arrondir les angles.

Ces trois lectures ne s’excluent pas. Elles peuvent même se cumuler. C’est souvent ainsi que fonctionnent les blocages administratifs : une raison technique sert d’alibi commode à des arbitrages plus délicats.

Ce que le report change concrètement

Au-delà des coulisses, une question demeure : qu’est-ce que cela change pour ceux qui achètent des médicaments ? À court terme, rien. Le système de 2013 reste en vigueur, avec ses prix et ses défauts. Mais l’absence de nouvelle règle prolonge une incertitude qui pèse sur tout l’écosystème.

Les industriels, d’abord, planifient dans le brouillard. Difficile d’investir, d’importer ou de lancer un nouveau produit quand on ignore le cadre tarifaire qui s’appliquera demain. Les pharmaciens, ensuite, gèrent au quotidien des ruptures de stock que le système actuel peine à prévenir. Et les patients, enfin, restent suspendus à une réforme dont on leur promet qu’elle améliorera l’accès aux traitements — sans qu’ils en voient encore la couleur.

Ce genre de blocage n’est d’ailleurs pas propre au Maroc. Partout dans le monde francophone, la régulation du prix des médicaments est un champ de bataille permanent entre santé publique et intérêts industriels. En France, les négociations entre le Comité économique des produits de santé et les laboratoires donnent lieu chaque année à des bras de fer serrés. En Algérie ou en Tunisie, la question des importations et des devises complique encore l’équation. Le médicament est un bien pas comme les autres : vital, cher à produire, et politiquement inflammable.

Il faut le dire clairement : un report n’est pas un abandon. Le texte n’a pas été enterré, il a été différé. Reste à savoir combien de temps, et surtout dans quel état il ressortira des arbitrages. Une réforme trop favorable aux industriels risquerait de gonfler la facture des ménages. Une réforme trop agressive sur les prix pourrait décourager les acteurs et aggraver les pénuries. Le curseur est étroit.

Pour l’heure, le secteur attend. Et il scrute chaque prochain Conseil de gouvernement en se demandant si, cette fois, le point tiendra son rang à l’ordre du jour. Le silence officiel qui entoure ce report en dit peut-être autant que le report lui-même : sur un sujet aussi sensible, mieux vaut, parfois, ne rien dire du tout. Le problème, c’est que le vide se remplit vite de rumeurs.

Jean Claude Convenant