Prenez une carte du Maroc. Découpez-la en douze morceaux. Trois d’entre eux, alignés sur la façade atlantique et le détroit, produisent à eux seuls 58,4% de la richesse nationale. Les neuf autres se partagent ce qui reste. Voilà, en une image, le déséquilibre que dessine la dernière décennie économique du royaume.
Le chiffre vient de tomber, et il fait mal : entre 2014 et 2024, l’écart entre les régions marocaines ne s’est pas résorbé. Il s’est aggravé. Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma tiennent désormais le pays à bout de bras. Dans un entretien accordé à Medias24, le géographe David Goeury décortique ce que ces pourcentages cachent réellement — et pourquoi la réponse habituelle, celle qui consiste à injecter de l’argent public, tourne à vide.
Un trio qui aspire tout
Que ces trois régions dominent n’a rien d’étonnant. Casablanca, c’est le poumon financier et industriel, la Bourse, le port, les sièges sociaux. Rabat concentre l’administration, les grandes institutions, une classe moyenne salariée stable. Tanger a bâti sa fortune sur le port Med, l’automobile et sa proximité immédiate avec l’Europe. Trois moteurs, trois logiques, mais une même gravité : ils attirent les capitaux, les diplômés, les entreprises.
Ce qui interpelle, c’est la dynamique. Sur dix ans, la concentration s’est renforcée. Autrement dit, plus le pays crée de la richesse, plus cette richesse se loge dans les mêmes endroits. Le fameux effet boule de neige : là où il y a déjà des emplois, des infrastructures et un marché, l’investissement privé se précipite. Ailleurs, il hésite, puis renonce.
Le Maroc n’est évidemment pas un cas isolé. En France, l’Île-de-France pèse à elle seule près d’un tiers du PIB national. En Tunisie, le littoral concentre l’essentiel de l’activité pendant que l’intérieur décroche. La géographie économique obéit partout à cette même pente : la richesse appelle la richesse. Mais reconnaître un phénomène universel ne dispense pas d’en mesurer les dégâts.
Pourquoi les milliards publics ne suffisent pas
C’est là que l’analyse de David Goeury devient précieuse. Le réflexe classique face à une région en retard consiste à y construire : une autoroute, une zone industrielle, un hôpital, une université. L’État marocain ne s’en est pas privé, avec des programmes de développement régional aux montants considérables. Et pourtant, l’écart se creuse.
La raison est brutale de simplicité. Une route ne crée pas d’emploi. Elle facilite le déplacement de ceux qui existent déjà. Une zone industrielle vide reste une zone industrielle vide si aucune entreprise ne vient s’y installer. Le géographe le formule à sa manière : l’investissement public construit le contenant, pas le contenu. Il pose les tuyaux, mais ne garantit pas que l’eau coule.
Ce qui manque aux territoires en retard, ce n’est pas le béton. C’est l’écosystème. Un tissu de PME capables de se fournir les unes les autres. Une main-d’œuvre qualifiée qui ne parte pas dès son diplôme obtenu vers Casablanca ou l’étranger. Des services — banques, cabinets, transporteurs, logisticiens — sans lesquels aucune activité productive ne tient dans la durée. Or ces ingrédients-là ne se décrètent pas depuis un budget. Ils se cultivent, lentement, et se perdent vite.
Il faut le dire : une région qui exporte ses jeunes cerveaux exporte son avenir. Chaque étudiant brillant de Béni Mellal, d’Oujda ou d’Errachidia qui s’installe définitivement dans le triangle atlantique renforce le déséquilibre au lieu de le corriger. L’argent public peut financer son université locale ; il ne peut pas le retenir si aucun emploi qualifié ne l’attend sur place.
Ce que ce déséquilibre coûte vraiment
On pourrait hausser les épaules. Après tout, si le pays s’enrichit globalement, quelle importance que la richesse se concentre ? L’importance est politique et sociale, et elle est immense.
Une carte économique aussi déséquilibrée fabrique du ressentiment. Elle alimente le sentiment, chez des millions d’habitants, de vivre dans un Maroc de seconde zone, où l’on paie les mêmes impôts sans recevoir les mêmes perspectives. Le mouvement social qui avait secoué le Rif et certaines zones enclavées ces dernières années puisait en partie dans ce sentiment d’abandon. La géographie de la richesse n’est jamais qu’une statistique : c’est le carburant des tensions territoriales.
Elle pèse aussi sur la démographie. Les régions qui décrochent se vident, vieillissent, perdent leurs forces vives. Les métropoles, à l’inverse, s’engorgent : flambée immobilière, saturation des transports, périphéries qui s’étalent sans fin. Casablanca en sait quelque chose. La concentration a un coût des deux côtés de l’équation.
Alors, que faire ? Goeury ne promet pas de recette miracle, et c’est à son honneur. Corriger une trajectoire installée sur des décennies suppose de la patience et un changement de méthode : miser sur les compétences locales plutôt que sur les infrastructures spectaculaires, accompagner les entreprises existantes au lieu de courir après les grands investisseurs étrangers, donner aux régions de véritables leviers de décision et pas seulement des enveloppes à dépenser.
La régionalisation avancée, inscrite dans la Constitution de 2011, portait précisément cette ambition. Quinze ans plus tard, le bilan chiffré rappelle qu’une réforme institutionnelle ne vaut que par ses moyens réels et son autonomie effective. Décentraliser des budgets sans décentraliser le pouvoir de décision, c’est déplacer le guichet sans changer la logique.
Le Maroc a démontré sa capacité à bâtir des infrastructures de classe mondiale — la LGV, le port de Tanger Med, les grands plans sectoriels. La prochaine bataille est plus discrète, plus difficile aussi : faire en sorte que la valeur naisse là où on ne l’attend pas. Tant que le triangle atlantique concentrera près de six dirhams sur dix de richesse produite, cette bataille restera à mener.