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Bijoux algériens à l’export : le pari risqué des artisans face au verrou de l’or
Marché Maghreb

Bijoux algériens à l’export : le pari risqué des artisans face au verrou de l’or

Par Jean Claude Convenant • • 5 min de lecture

Le khit Errouh, la tabzimt, la chemassa. Des noms qui évoquent les trousseaux kabyles et les coffrets de famille transmis de mère en fille. Aujourd’hui, ces bijoux traditionnels algériens se vendent déjà discrètement sur des boutiques en ligne étrangères et séduisent les visiteurs des foires internationales. Le problème ? Ils y arrivent presque par accident, portés par la demande d’une diaspora nostalgique et de quelques amateurs d’artisanat berbère. Jamais par une véritable stratégie.

C’est précisément ce que veulent changer les artisans bijoutiers du pays. La commission de l’artisanat, rattachée à l’Organisation nationale syndicale du patronat et des entrepreneurs algériens (Onspea), s’est alliée à la Chambre algérienne du commerce et d’industrie (CACI) pour pousser la joaillerie locale sur les marchés mondiaux. Objectif affiché dans leur communiqué : bâtir « un partenariat pérenne » garantissant une présence permanente des bijoutiers algériens « dans les conseils, les tribunes et les foires à l’échelle mondiale ». Une rencontre doit être organisée « très prochainement ».

Une ambition légitime, un timing compliqué

Sur le papier, le raisonnement tient debout. L’artisanat algérien possède une signature visuelle forte, un patrimoine identifiable, et une matière première historique : l’or. L’intérêt existe déjà, les créateurs en ligne le prouvent chaque jour. Transformer cette demande spontanée en filière structurée, avec une représentation dans les salons et des circuits commerciaux assumés, serait un bond logique.

Sauf que l’enthousiasme des artisans se heurte à un calendrier administratif particulièrement serré. Car au moment même où ils regardent vers l’étranger, l’État algérien a refermé une partie des robinets.

Depuis le début de l’année 2026, les conditions d’importation de l’or et des métaux précieux ont été nettement durcies, au nom de la lutte contre le blanchiment d’argent. L’article 198 bis de la loi douanière, qui encadre la déclaration des devises, a été élargi pour englober les bijoux et les pierres précieuses. Concrètement, toute exportation ou importation d’ouvrages en or, en argent ou en platine — qu’ils soient ouvrés ou mi-ouvrés — est désormais soumise à une autorisation préalable délivrée par l’administration fiscale.

Voilà le paradoxe. On demande aux artisans de conquérir le monde pile au moment où l’on verrouille les flux de matière première et de produits finis. Pour un petit atelier, chaque autorisation supplémentaire est une marche de plus, du temps, de la paperasse, et de l’incertitude.

Le nerf de la guerre : sécuriser l’or au prix officiel

C’est pourquoi la bataille réelle ne se joue pas dans les salons de Milan ou de Dubaï, mais dans les négociations autour de l’approvisionnement. Lors d’une rencontre entre les représentants des bijoutiers au sein de l’Onspea et le secrétaire général de la CACI, cette dernière s’est engagée à accompagner la profession dans ses discussions avec l’Agenor, l’Agence nationale de transformation et de distribution de l’or et des métaux précieux.

L’enjeu est limpide. « La CACI sera du côté de la commission des artisans dans les prochaines négociations avec Agenor et les autres importateurs, pour assurer la disponibilité de l’or et des autres métaux précieux, avec les prix officiels et des quantités qui correspondent aux capacités financières de chaque atelier », précise le communiqué de l’Onspea.

Deux mots méritent qu’on s’y arrête : « prix officiels » et « capacités financières ». Ils en disent long. Si la profession insiste autant sur ce point, c’est que l’accès à l’or au tarif réglementé, en quantités adaptées à de petites structures, n’est pas acquis. Un artisan qui doit s’approvisionner au prix du marché parallèle ou se battre pour chaque gramme ne peut pas penser sereinement à l’export. Il pense à survivre.

Rappelons le contexte : le cours de l’or a connu une flambée historique ces derniers mois avant de reculer. Dans un pays où le métal jaune reste une valeur refuge profondément ancrée dans les habitudes des ménages, chaque variation pèse lourd sur toute la chaîne, du fabricant au client final.

Ce que ça change, et ce qu’il reste à prouver

Il faut le dire : l’initiative est saine. Donner aux artisans une voix collective, une représentation dans les foires, un appui institutionnel face à l’Agenor, c’est exactement le type d’accompagnement qui manque souvent aux métiers d’art dans la région. Trop de savoir-faire maghrébins restent cantonnés au marché local ou à l’informel faute de structure pour les porter.

Mais pour les lecteurs qui suivent l’économie algérienne, mieux vaut garder la tête froide. Entre une déclaration d’intention patronale et une filière exportatrice réellement opérationnelle, il y a un monde. Trois questions resteront décisives dans les mois qui viennent. L’Agenor acceptera-t-elle de garantir des volumes d’or aux petits ateliers ? Les nouvelles autorisations douanières seront-elles fluides ou bureaucratiques au point de décourager ? Et les artisans parviendront-ils à se coordonner, eux qui travaillent souvent en solitaire ?

La demande, elle, existe déjà. Les bijoux traditionnels algériens ont trouvé seuls leur chemin vers l’étranger, sans aide, via les plateformes de créateurs. C’est peut-être le signal le plus encourageant de toute cette histoire : le marché a parlé avant les institutions. Reste à savoir si ces dernières sauront suivre le rythme sans l’étouffer.

Jean Claude Convenant