Cent seize feux de forêt par jour. Le chiffre paraît irréel, et pourtant c’est bien la moyenne qu’a connue l’Algérie entre le 8 et le 15 juillet, selon la Protection civile : 932 départs de feu en une seule semaine. Une intensité qui dit tout de l’été que traverse le pays, pris en étau entre canicule et forêts qui s’embrasent presque plus vite qu’on ne peut les éteindre.
Le mot que revient sans cesse dans la bouche des sapeurs-pompiers résume la situation : épuisement. À peine un foyer maîtrisé, un autre se déclare ailleurs. Une lutte sans répit, menée sur plusieurs fronts à la fois, principalement dans le Nord où la végétation dense offre au feu un carburant idéal.
Un bilan qui bouge d’heure en heure
Dernier point communiqué par la Protection civile ce dimanche 19 juillet à 13h : 69 feux recensés à travers le pays. Quarante-trois éteints, vingt-six encore actifs. Sur le plan humain, une bonne nouvelle dans le désastre — aucun décès. Seize personnes ont toutefois été prises en charge pour des difficultés respiratoires liées aux fumées, puis évacuées vers l’hôpital.
La carte des flammes s’étend sur 26 wilayas. Skikda concentre le plus de foyers, avec neuf, devant Béjaïa et Guelma (trois chacune) et Mila (deux). Annaba, Souk Ahras, Tizi Ouzou, Bordj Bou Arréridj, El Tarf, Jijel, Sétif, Tiaret et Relizane comptent chacune un foyer. À Annaba, dans la commune de Seraïdi, la bataille se poursuit avec l’appui de trois avions bombardiers d’eau de type AT 802. Béjaïa, elle, reste sous surveillance sur plusieurs secteurs.
Ces localités ne sont pas choisies au hasard par le feu. Elles couvrent le massif forestier du Nord-Est algérien, poumon vert du pays et région parmi les plus densément peuplées. Quand la forêt brûle là-bas, ce sont des villages entiers, des routes et parfois des zones agricoles qui se retrouvent menacés.
Un scénario qui se répète, et c’est bien le problème
Il faut le dire : ce que vit l’Algérie n’a rien d’une surprise. L’été 2021 avait laissé une plaie profonde, avec des dizaines de morts en Kabylie et des paysages ravagés. Celui de 2022, puis 2023, avaient de nouveau vu les flammes gagner du terrain. La répétition n’est plus un accident climatique isolé ; elle dessine une tendance de fond, celle d’un bassin méditerranéen qui s’assèche et se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale.
Ce constat, l’Algérie le partage avec ses voisins immédiats. La Tunisie, le Maroc, mais aussi l’Espagne, la Grèce ou le sud de la France affrontent chaque été le même adversaire. Le feu ne connaît pas les frontières, et la question qui se pose partout est la même : comment protéger durablement des territoires devenus structurellement inflammables ?
Le coût invisible des flammes
Derrière l’urgence des secours se cache une réalité économique que l’on mesure toujours trop tard. Un incendie de forêt, ce n’est pas seulement des arbres qui partent en fumée. C’est du bois, du liège — l’Algérie est un producteur historique de liège —, des oliveraies, des ruches, du bétail. Ce sont des exploitations agricoles qui perdent en une nuit le travail d’une année, et des familles rurales dont les revenus dépendent directement de ces terres.
Il faut y ajouter le coût des moyens engagés. Les avions bombardiers d’eau, les hélicoptères lourds mobilisés ces dernières semaines, les centaines de personnels déployés en continu : tout cela pèse sur les finances publiques. Et une fois le feu éteint, une autre facture arrive, celle de la reforestation, de la lutte contre l’érosion des sols dénudés et de la reconstruction. Les sols brûlés retiennent mal l’eau ; le premier orage d’automne peut alors provoquer des glissements de terrain et des inondations. Un désastre en appelle souvent un autre.
Pour un pays dont l’économie reste très dépendante des hydrocarbures, ces pertes agricoles et environnementales à répétition rappellent une fragilité connue : celle d’une diversification qui peine à s’installer. Chaque été qui brûle est un été qui coûte, et qui rogne un peu plus les marges d’un développement rural déjà sous pression.
Ce que révèle cette « bataille sans fin »
La formule employée pour décrire le travail des pompiers — une bataille sans fin — dépasse la simple image héroïque. Elle traduit une bascule. Ces feux ne sont plus des épisodes ponctuels que l’on gère puis oublie ; ils deviennent une donnée permanente de l’été algérien, comme dans tout le pourtour méditerranéen.
Le vrai enjeu n’est donc plus seulement d’éteindre, mais de prévenir : entretien des forêts, débroussaillage, pistes d’accès pour les secours, systèmes de détection précoce, et une lutte plus ferme contre les départs d’origine humaine, qui restent une cause majeure dans la région. Autant de chantiers coûteux, mais dont l’absence coûte, chaque année, bien davantage.
Pour l’heure, les seize personnes évacuées et l’absence de victimes offrent un maigre répit. Mais avec des chaleurs qui s’annoncent encore élevées, personne, du côté de la Protection civile, ne parle de fin des hostilités. L’été n’est pas terminé, et la vigilance non plus.